Canalblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Dans mon chapeau...

Publicité
Dans mon chapeau...
19 octobre 2008

Entre dessins préparatoires et pamphlet politique

8241244"Les voix d'Israël" d'Amos Oz

3 1/2 étoiles

 

Calmann-Lévy, 1983, 212 pages, isbn 270211274

(traduit de l'Hébreu par Guy Seniak)

Deuxième étape de ma découverte de l'oeuvre d'Amos Oz, auteur des mois d'août et septembre 2008 sur Lecture/Ecriture...

En 1982, Amos Oz s'est prêté à une série de rencontres avec quelques uns de ses concitoyens de tous bords - israëliens et arabes, juifs, musulmans ou tenants de la laïcité - pour des conversations à bâtons rompus qui lui ont fourni les matériaux de plusieurs articles publiés dans la journal "Davar". Ce sont ces articles qui sont reproduits tel quels dans "Les voix d'Israël", formant un livre un peu "patchwork", en prise directe avec l'actualité de cette année-là, et dont l'intérêt s'est sans doute quelque peu émoussé pour le lecteur de l'an de grâce 2008.

Et je dis bien "émoussé", car "Les voix d'Israël" n'en continue pas moins à proposer quelques aliments consistants à ses lecteurs. A commencer par la transcription, sans filtre, noir sur blanc, des convictions politiques de l'auteur dont l'engagement pour "La paix maintenant" est du reste bien connu. On lira ainsi un vibrant plaidoyer pour une société israëlienne pluraliste: "Au sein de la famille sioniste, plus d'un membre aurai bien voulu se débarasser de moi, et il en est d'autres qu'il ne m'est pas trop agréable d'avoir comme proches parents. Mais le pluralisme est un fait, il faut s'en accommoder, fû-ce en grinçant des dents. Ne pas se laisser aller à des excommunications, des bannissements et des refoulements de l'autre côté de la barrière. La diversité du peuple juif et de l'Israël d'aujourd'hui impose le pluralisme, que cela nous réjouisse ou nous inquiète. Personnellement, je m'en réjouis. Je n'y vois pas «un mal nécessaire», une étape à franchir «avant que ne se dessillent tous les yeux» et que nous nous retrouvions tous réunis autour de la même Vérité. Je crois en la nécessité d'un pluralisme spirituel, en une floraison de courants, d'approches diverses, de traditions et de styles de vie - y compris de «produits d'importation» intellectuels, car ainsi naîtra une tension féconde et productive." (p. 115)

Mais l'on trouvera aussi dans ces pages - et c'est ce à quoi j'ai été la plus sensible - des croquis pris sur le vif des multiples visages de l'Israël des années 1980, des portraits aux traits parfois un peu trop appuyés mais très vivants, de véritables dessins préparatoires que l'on verra réapparaître dans les vastes tableaux des romans. J'en vois un bel exemple dans ce croquis de Kerem Avraham, quartier de Jérusalem où Amos Oz a passé toute son enfance et où il a situé une grande partie d'une "histoire d'amour et de ténèbres": "Que n'y avait-il pas dans ces rues du temps de mon enfance? Le monde entier s'y trouvait réuni. Des officiers anglais assis dans les cafés, deux missionnaires finlandaises venues emprunter des livres à mon père, des policiers et des ouvriers en salopette qui se retrouvaient là pour parler politique, des artisans, dont l'un connaissait l'oeuvre de Jung sur le bout des doigts. Des gamins, en chemise bleue d'uniforme, couraient vers le local de leur mouvement de jeunesse. Il y avait aussi un dentiste qui prétendait obstinément avoir connu personnellement Staline, dont il aurait presque réussi à modifier l'attitude à l'égard du sionisme en particulier et de l'intelligentsia en général." (pp. 22-23)

En bref, "Les voix d'Israël" n'est sans doute pas le livre le plus représentatif de l'oeuvre d'Amos Oz, mais il présente un réel intérêt documentaire.

D'autres livres d'Amos Oz, dans mon chapeau: "Une histoire d'amour et de ténèbres", "Mon Michaël", "Scènes de vie villageoise" et "Un juste repos"

Publicité
18 octobre 2008

De mots et de pénombre

"Une histoire d'amour et de ténèbres" d'Amos Oz

4 étoiles41FHGCVT3EL__SL500_AA240_

Gallimard/Folio, 2005, 853 pages, isbn 9782070318551

(traduit de l'Hébreu par Sylvie Cohen)

Amos Oz était l'auteur des mois d'août et septembre 2008 sur Lecture/Ecriture. Pour moi, c'était une découverte complète, que j'ai entamée avec ce livre monumental (plus de 850 pages). Et à la réflexion, je me dis que ce n'était pas une très bonne idée de commencer justement par ce livre-ci, qui ne prend tout son sens qu'à la lumière d'une oeuvre romanesque qu'il vient à son tour éclairer... Un livre sans aucun doute indispensable à une connaissance en profondeur de l'oeuvre d'Amos Oz, mais qu'il vaut mieux lire plus tard au fil de l'exploration de cette oeuvre.

Ni roman - ce n'est pas une oeuvre de fiction -, ni autobiographie car l'auteur y parle finalement fort peu de lui-même, "Une histoire d'amour et de ténèbres" est un livre inclassable. C'est le récit, touffu et foisonnant, d'une quête des origines qui suit bien des méandres, emprunte bien des détours, s'égare à plusieurs reprises en autant d'atermoiements de l'auteur pour éviter - mais en vain, puisqu'il s'y résoudra finalement à la page 843 - d'avoir à écrire la mort de sa mère, d'une overdose de somnifères, alors qu'il avait douze ans.

"Une histoire d'amour et de ténèbres" est peut-être la trace de la tentative d'Amos Oz pour comprendre le geste de sa mère, comprendre qui elle était, qui était son père et l'échec sans drame, sans un haussement de voix, de leur mariage. C'est un livre qui se perd à tenter l'impossible: raviver les souvenirs, replonger dans la pénombre du minuscule appartement de Kerem Avraham et mettre le doigt sur les signes qui avaient échappé à l'enfant d'autrefois sans la liberté qu'offre la fiction de "donner une seconde chance à ce qui n'en avait et ne pouvait en avoir" (p. 48), percer le secret d'un couple qui n'extériorisait guère ses sentiments même s'il maniait les mots avec la virtuosité et la justesse que seule peut conférer la passion du langage. Une passion des mots que les parents d'Amos Oz ont transmise à leur fils: s'il y a une passion, un amour, dans ce livre, c'est bien celui-là, l'amour des mots, de leur flux, de leur respiration, de l'art de les sertir dans une phrase et de l'espace qu'il faut savoir leur laisser... Et s'il y a un fil conducteur dans ce livre, c'est aussi celui des mots, guidant l'auteur vers ce qu'il ne se sait pas savoir, vers un dénouement et une révélation qu'il découvre en même temps que son lecteur:"Je comprenais enfin d'où je venais: d'un morne écheveau de chagrin et de faux-semblants, de nostalgie, d'absurde, de misère et de suffisance provinciale, d'éducation sentimentale et d'idéaux anachroniques, de peurs rentrées, de résignation et de désespoir. Un désespoir du genre acerbe, domestique où de minables imposteurs se prenaient pour de dangereux terroristes et d'héroïques défenseurs de la liberté (...)" (p. 787)

C'est un livre étonnant: pas vraiment une réussite, ou plutôt pas exactement ce que l'on a l'habitude d'associer à la notion de réussite. Un livre beaucoup trop long, et répétitif à un point irritant: on y retrouve à plusieurs reprises des phrases entières, presque sans variation, les mêmes personnages nous sont présentés, puis re-présentés 200 pages plus loin, presque dans les mêmes termes. Peut-être que l'âge venant, et la mémoire se débinant en proportion, je deviendrai plus indulgente à cet égard. Mais en attendant j'ai trouvé ce travers franchement irritant: je ne vois pas d'autres mots. Et pourtant, le temps passant depuis que j'ai tourné la dernière page d' "Une histoire d'amour et de ténèbres", et à mesure que l'image que je conserve de ce livre se modifie, ce sentiment d'irritation s'estompe pour céder la place à l'admiration devant les subtiles nuances de gris qui s'y déploient. Amos Oz a su développer une palette d'une infinie richesse - avec si peu de couleurs - pour nous dépeindre la vie d'un milieu à la fois provincial et cosmopolite, étriqué et curieux du monde... Si bien qu'à la fin - et cela ne s'explique pas - ce qui fait qu' "Une histoire d'amour et de ténèbres" n'est pas un livre réussi est exactement ce pour quoi il faut le lire.

Extrait:

"Tous deux avaient débarqué à Jérusalem directement du XIXème siècle: papa avait été nourri à un romantisme national, théâtral, sanguinaire et belliqueux (le printemps des peuples, Sturm und Drang) et, sur ces sommets de massepain, giclait, pareil à un flot de champagne, quelque chose de la frénésie virile de Nietzsche. Ma mère, elle vivait un romantisme d'un autre type, un mélange d'introversion, de mélancolie, de solitude sur le mode mineur, imprégné de la souffrance poignante et sensible des solitaires, dans les parfums d'automne affadis d'une décadence «fin de siècle»." (p. 419)

D'autres extraits: ici et là.

D'autres livres d'Amos Oz, dans mon chapeau: "Les voix d'Israël", "Mon Michaël", "Scènes de vie villageoise" et "Un juste repos"

17 octobre 2008

Vierges mosanes au fil des âges

Nostre_Dame

Nostre-Dame - Les plus belles statues de la Vierge en Pays de Liège

L'exposition est petite, mais émouvante, qui rassemble dans le choeur de la cathédrale de Liège quelques unes des plus belles représentations de la Vierge, réalisées en pays mosan entre le XIème et le XVIIIème siècles. Les oeuvres qui y sont présentées vont des "sedes sapientiae" du haut Moyen-Age, hiératiques et souvent marquées par le temps, aux drapés mouvants qui enveloppent les Vierges à l'Enfant de Jean Del Cour, en passant par le déhanchement, souple et élégant, de la Vierge dite de Berselius, oeuvre du sculpteur souabe Daniel Mauch, qui marque les débuts de la Renaissance en Pays de Liège. Et quelques chefs-d'oeuvre de la dinanderie mosane y trouvent place à côté des sculptures.

Quelques erreurs d'impression rendent certains des cartels à tout le moins énigmatiques, mais une très belle brochure (éditions du Perron, 63 pages, isbn 9782871142287), disponible à l'entrée de l'exposition, vient fort à propos combler cette lacune.

Dans le choeur de la cathédrale Saint-Paul, à Liège.

Tous les jours de 12 à 17h, sauf le dimanche, de 12h à 16h. Jusqu'au 26 octobre.

Article dans La libre Belgique

16 octobre 2008

De l'art comme mensonge

"L'art est un mensonge qui nous fait comprendre la vérité, du moins la vérité qu'il nous est donné de comprendre."

Pablo Picasso, cité par Henry Bauchau, in "Passage de la Bonne-Graine - Journal (1997-2001)", Actes Sud, 2002, p. 67

15 octobre 2008

Au fil soyeux de la voix, à l’appel du mystère…

"L'invitation au voyage" de François Emmanuel
4 étoiles
41Q05BNHDPL__SL500_AA240_

La Renaissance du Livre, 2003, 126 pages, isbn 2804607607

Première des six nouvelles rassemblées dans ce recueil, "L’invitation au voyage" est à la fois la réponse d’un homme à l’invitation que lui fait une femme à venir la rejoindre, après de longs mois d’échanges épistolaires, longue missive comme filée d’un seul souffle à "la fin d’une longue patience", et une invitation au lecteur à s’embarquer pour une exploration de la beauté, de la poésie et du mystère, avec pour seul guide la voix de l’auteur et le chant de sa prose.

Ce sont six textes étonnants, sans grands effets mais qui emmènent le lecteur là où il ne pensait pas aller. De ce fait, on ne peut les résumer sans risquer de gâcher leur jeu délicat entre pénombre et secret, et la part de mystère savamment préservée qui nous entraîne à tourner une page après l’autre, captivés autant qu’enchantés par la beauté d’une écriture fluide, élégante et musicale.

Dès lors, il ne me reste pas grand chose à ajouter. Sinon que j’ai plus particulièrement aimé "La danse du cartographe", valse improbable d’un cartographe un peu perdu, loin de son origine et de son propre cœur, loin et pourtant si proche. Et "La femme dans le paysage" qui, plutôt qu’une nouvelle, est une plongée dans l’univers de la peintre Marie Desbarax – un texte destiné à l’origine à accompagner l’exposition "Variations sur un paysage" à laquelle il offre une magnifique introduction tout en vivant, aussi, de sa vie propre…

Extrait:

"Reculez-vous maintenant loin du tableau, plus loin encore, clignez des yeux, imaginez-vous être à une distance de cinquante ou de cent mètres, voyez-la s'estomper, disparaître, puis revenez à elle, approchez-vous encore, entrez en contact, regardez-la venir vers vous, avancez, n'arrêtez pas votre mouvement, continuez jusqu'à buter contre la toile, votre visage contre le sien car elle est à votre hauteur, et voyez-la alors se confondre avec la matière dont elle est fabriquée, les traits de pinceaux qui la constituent, faites à nouveau un pas en arrière et retrouvez-la. C'est cet écart qu'il nous faut garder en mémoire, me dit-il plus tard alors que nous étions revenus dans son bureau. Trop lointaine elle n'existe pas encore, trop proche elle n'est plus." (p. 30) 

Un autre extrait, dans mon chapeau: ici

D'autres livres de François Emmanuel sont présentés sur Lecture/Ecriture.

Publicité
14 octobre 2008

Matière solaire, brûlante...

"Cala-te, a luz arde entre os lábios
e o amor não contempla, sempre
o amor procura, tacteia no escuro,
esta perna é tua?, é teu este braço?,
subo por ti de ramo em ramo,
respiro rente à tua boca,
abre-se a alma à lingua, morreria
agora se mo pedisses, dorme,
nunca o amor foi fácil, nunca,

também a terra morre."

"Tais-toi, la lumière brûle entre les lèvres

et l'amour ne contemple pas, sans cesse

l'amour cherche, tatônne dans l'obscurité,

cette jambe est la tienne?, il est à toi ce bras?;

je m'élève sur toi de branche en branche,

je respire aux abords de ta bouche,

l'âme s'ouvre à la langue, je mourrais

maintenant si tu me le demandais, dors,

jamais l'amour ne fut facile, jamais,

elle aussi la terre meurt."

Eugénio de Andrade, "Matière solaire", Editions de la Différence/Le fleuve et l'écho, 2000, pp. 60-61 (traduit du Portugais par M.A. Câmara Manuel, M. Chandeigne et P. Quillier)

13 octobre 2008

"Le cheval est tombé du poème"

Mahmood_darwishRécital à la mémoire de Mahmoud Darwich
Théâtre Royal de Namur, le 12 octobre 2008 à 18h

Ce devait être un récital de Mahmoud Darwich, lisant lui-même ses poèmes. Mais la faucheuse en a décidé autrement, qui a emporté l'auteur le 9 août dernier.

C'est donc à Farouk Mardam-Bey et au comédien français Didier Sandre, soutenus par l'accompagnement musical des frères Jubran, qu'est revenu de défendre ces textes inspirés par l'exil et la nostalgie d'une terre perdue. Des poèmes parfois politiques, souvent engagés et toujours émouvants.

Il est rare que l'engagement politique et la poésie fassent si bon ménage... Mais les mots de Mahmoud Darwich sont toujours aussi beaux, aussi touchants, qu'ils évoquent la Palestine quittée en même temps que l'enfance, le parfum du jasmin dans les nuits de juillet ou - tendrement, amoureusement - l'attente d'une femme aimée qui - peut-être - ne viendra pas. Et puis, dans l'interprétation, très juste et expressive, de Didier Sandre, c'est une autre facette, plus surprenante, plus inattendue, de l'art du poète qui nous a été révélée au cours de cette soirée: son humour, une forme très subtile d'autodérision hésitant par moment entre tristesse et drôlerie et par là-même profondément touchante.

Ce bel hommage à un des grands poètes de notre temps était proposé dans le cadre du festival "Masarat Palestine".

Un poème de Mahmoud Darwich, dans mon chapeau: "Nuit qui déborde du corps ".

D'autres textes de Mahmoud Darwich sont présentés sur Terre de femmes: "Si le jeune homme était un arbre" et "Je demeure vivant"

8 octobre 2008

La pesanteur des temps passés

"Le vent de la lune" d'Antonio Muñoz Molina
4 1/2 étoiles4166gwVupML__SS500_

Seuil, 2008, 297 pages, isbn 9782020914666

(traduit de l'Espagnol par Philippe Bataillon)

Le 16 juillet 1969, Apollo XI vient de décoller de Cap Kennedy avec à son bord Neil Armstrong, Edwin Aldrin et Michael Collins. Quelques jours plus tard, la capsule spatiale s'arrachera à l'attraction terrestre et, le 20 juillet, l'homme posera pour la première fois le pied sur la lune. Au même moment, dans la petite ville andalouse de Mágina - ville fictive qui emprunte beaucoup de ses traits à Ubeda, la ville natale de l'auteur située justement au pied de la Sierra de Mágina -, une jeune garçon se prend d'une véritable passion pour les reportages télévisés couvrant les étapes cruciales de ce périple lunaire. La mission d'Apollo XI est devenue à ses yeux le symbole de tout ce que sa vie dans une petite ville provinciale de l'Espagne franquiste ne peut lui offrir: liberté, confort, légèreté, en bref les infinies possibilités de la modernité... "Le vent de la lune" file ainsi une longue métaphore, opposant l'extraordinaire aventure de Neil Armstrong et de ses camarades à une vie quotidienne où le poids du passé est omniprésent.

Les plaies de la guerre civile continuent à faire sentir leurs effets par de multiples encore que discrètes allusions glanées au fil des conversations familiales, et surtout par les rancoeurs toujours à vif, plombant la vie du quartier et suscitant la révolte du jeune narrateur: "Je ne sais rien du passé et il ne m'importe guère, mais je perçois son énorme pesanteur plombée, sa force de gravité accablante, semblable à celle que ressentirait un astronaute sur une planète dotée d'une masse beaucoup plus grande que celle de la Terre, ou d'une atmosphère beaucoup plus dense." (p. 79) Le régime franquiste vit des dernières années, mais la peur qu'il inspire est toujours bien réelle. La seule image du généralissime sur le petit écran de la télévision suffit à plonger les spectateurs dans un silence craintif et prudent: "lorsqu'apparaissait le général Franco, avec son air de petit vieux décati, son complet mal coupé de fonctionnaire et sa voix flûtée, (...) ils gardaient le silence, très sérieux, comme à la messe, comme dans la crainte que s'ils bougeaient inconsidérément, ou ne prêtaient pas l'attention nécessaire, ou faisaient un commentaire à contretemps, le Généralissime ne les voie et ne fasse tomber instantanément sur eux la disgrâce, d'un simple mouvement clérical de sa main tremblotante." (p. 45)

Mais si le passé qui recouvre Mágina d'une chape de plomb est un passé historique et politique, il est aussi - banal, ordinaire - tissé des habitudes de la vie quotidienne, du travail des champs, des fruits et des légumes soignés avec amour et grande peine, des olives que l'on ramasse à la main dans le froid de décembre, des journées de cours passées dans la crainte de la férule, au collège des Salésiens...

Erigeant la pesanteur et l'attraction des espaces intersidéraux en leitmotiv, Antonio Muñoz Molina nous offre - une fois de plus - un magnifique tableau d'une Espagne d'autrefois, somme toute pas si lointaine, admirablement servi par l'extraordinaire puissance d'évocation que l'on lui connait depuis ses premiers livres.

Extrait

"Quand il sera deux heures et demie de l'après-midi, Apollo VIII aura décollé de Cap Kennedy en brûlant, pendant les quatre premières secondes qui suivront l'allumage, deux mille tonnes de combustibles; quand il sera cinq heures et que ma mère, mon grand-père et moi serons en train de rentrer à Mágina par les chemins à nouveau inondés de monde, ajoutant la fatigue du retour à pied à l'épuisement du la journée de travail, les moteurs du dernier étage de la fusée se seront allumés pour atteindre la vitesse de séparation d'avec l'orbite terrestre. Alors, plus que jamais, pèsera sur nous la force de gravité de la planète tandis qu'eux flotteront à l'intérieur de la capsule, nos jambes endolories nous pèseront, comme nos pieds et les chaussures aux semelles desquelles colle la boue, nos bras et nos mains blessées nous pèseront, comme les lentes heures de travail ainsi que la conscience de devoir à nouveau nous lever demain à la nuit, et passer une journée identique à celle d'aujourd'hui, et à celle d'après-demain, chacune prenant sa place dans une succession aussi monotone que celle des alignements d'oliviers." (pp. 241-242)

Une belle lecture par Mapero de "Beatus ille", le tout premier roman d'Antonio Muñoz Molina.

Du même auteur, dans une veine un peu différente, moins romanesque, plus purement historique encore qu'assez libre, j'avais aussi aimé "Cordoue des Omeyyades". (Mais bon, j'avoue... Suis-je encore bien objective, s'agissant d'Antonio Muñoz Molina? J'ai lu une bonne dizaine de ses livres et ceux-ci ont généralement eu pour effet de me plonger dans une admiration sans borne...)

7 octobre 2008

Un petit bonheur d'une irrésistible drôlerie

afte"Goodbye Lenin!" de Wolfgang Becker,
avec Daniel Brühl

Après "La vie des autres" diffusé lundi dernier, c'était au tour de "Goodbye Lenin!" de faire les beaux soirs d'Arte et de son cycle consacré au nouveau cinéma allemand, tout en nous proposant son regard - plus tendre, plus mélancolique - sur l'Allemagne de l'Est.

L'histoire qui nous est contée là - celle de gens qui avaient cru à une utopie et se trouvent complètement largués lorsque celle-ci s'effondre - n'est au fond pas amusante pour deux sous. Mais Wolfgang Becker a su lui conférer une irrésistible drôlerie, qui continue à faire mouche même à la deuxième ou à la troisième vision du film, alors que l'on commence à en connaître les gags par coeur, ce qui n'est tout de même pas si fréquent... "Goodbye Lenin!", ce n'est peut-être pas un grand coup de coeur comme "La vie des autres", mais bien un délicieux petit bonheur de film à ne surtout pas bouder...

6 octobre 2008

Le lecteur idéal (1)

"En d'autres termes, la distance que le bon lecteur choisit d'instaurer pendant la lecture n'est pas celle existant entre l'écrit et le narrateur, mais entre l'écrit et vous-même: non pas, «Dostoïevski a-t-il vraiment assassiné et dépouillé des veuves âgées lorsqu'il était étudiant?», mais vous, lecteur, qui vous mettez à la place de Raskolnikov pour ressentir l'horreur, le désespoir, la détresse pernicieuse, combinée à un orgueil napoléonien, la mégalomanie, la frénésie de la faim, de la solitude, de la passion et de la lassitude, associées au désir de mourir, pour établir un parallèle (les conclusions resteront confidentielles) non entre le personnage du récit et divers scandales de la vie de l'auteur, mais entre le héros de l'histoire et votre ego intime, dangereux, misérable, dément et criminel, la terrifiante créature que vous enfermez au secret pour que personne n'en soupçonne jamais l'existence, ni vos parents, ni ceux que vous aimez, de peur qu'ils ne s'écartent de vous comme si vous étiez un monstre (...)"

Amos Oz, "Une histoire d'amour et de ténèbres", Gallimard/Folio, 2005, p. 62 (traduit de l'Hébreu par S. Cohen)

Auteur des mois d'août et septembre 2008, sur Lecture/Ecriture

Le lecteur idéal (2)

Publicité
<< < 10 20 30 40 50 51 52 53 54 55 56 > >>
Dans mon chapeau...
Publicité
Archives
Publicité