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Dans mon chapeau...
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28 juin 2010

Un demi-siècle de cheminement intellectuel

"En pèlerin et en étranger" de Marguerite Yourcenar41JXMN1DWDL__SL500_AA300_
3 ½ étoiles

Gallimard, 1989, 265 pages, isbn 2070716708

Parcourant, de 1929 à 1987, plus d'un demi-siècle d'un cheminement intellectuel et traitant des sujets les plus divers, de l'oeuvre pictural de Poussin ("Une exposition Poussin à New York") ou d'Arnold Böcklin ("«L'Ile des Morts» de Böcklin"), à quelques impressions de Grèce et de Sicile ("Grèce et Sicile", une série de textes brefs à peu près contemporains des poèmes de "Feux" dont ils partagent l'atmosphère enfiévrée) ou à une critique d'un livre d'Anne Lindbergh, épouse du célèbre pionnier de l'aviation connu aussi pour ses sympathies pro-nazies ("Forces du passé et forces de l'avenir", article daté de 1940 où Marguerite Yourcenar témoigne d'un attachement sans faille aux valeurs démocratiques alors bien mises à mal par la montée en puissance des régimes fascistes), la vingtaine d'essais rassemblés ici sont à vrai dire très inégaux.

Aux côtés de pages magnifiques de sensibilité et d'intelligence consacrées à Virginia Woolf ("Une femme étincelante et timide") ou à Jorge Luis Borges ("Borges ou le voyant"), "Mozart à Salzbourg", "Ravenne ou le péché mortel" ou "Faust 1936" relèvent bien plutôt de ce que leur auteur elle-même devait qualifier, à des années de distance dans son discours de réception à l'académie française ("L'homme qui aimait les pierres"), de ces "quelques pages assez informes" ou encore d'"essai quelque peu hâtif" (p.181). Et l'on peine vraiment à reconnaître l'auteur des "Mémoires d'Hadrien" ou d'"Un homme obscur" dans la jeune femme qui écrivait, en 1929: "Ces gens d'autrefois eurent leurs peines; nous avons les nôtres; nourris de pensées toutes spéciales, pris dans l'écheveau des circonstances particulières, ils n'ont guère avec nous que la parenté viscérale des entrailles et du coeur; ils nous ressemblent surtout en cela qu'ils sont morts et que nous mourrons un jour; s'ils différaient de nous, nos problèmes nous suffisent sans nous charger des leurs; s'ils nous ressemblaient, nous n'avons que faire de portraits surannés de nous-mêmes." (p. 46) ou encore, "Il vient un jour où l'on se fatigue des voyages comme on s'est fatigué des livres, où l'on se lasse des vivants comme on s'est lassé des morts, Par un mouvement naturel qui n'a rien de beau, de rassurant aussi, on se détache de tout ce qu'on a connu, de tout ce qu'on a possédé (...)" (p. 54) ("L'Improvisation sur Innsbruck") tant celle-ci peut nous sembler lasse, désabusée ou même amère.

Mais quels que soient leurs qualités ou leurs défauts, tous les textes recueillis dans "En pèlerin et en étranger" ont le grand mérite de nous permettre de retracer les pas de Marguerite Yourcenar tout au long de sa vie d'adulte, dans ses contradictions et ses voltes-faces, dans sa cohérence et son inlassable exigence. Et cela seul suffirait à garantir leur intérêt...

Extrait:

[A propos de Virginia Woolf]

"Il faut se souvenir que son art est d'essence mystique, même si à ce mysticisme elle hésite à donner un nom. Le regard est plus important pour elle que l'objet contemplé, et dans ce va-et-vient du dedans au dehors qui constitue tous ses livres, les choses finissent par prendre l'aspect curieusement irritant d'appeaux tendus à la vie intérieure, de lacets où la méditation s'engage son cou frêle au risque de s'étrangler, de miroirs aux alouettes de l'âme. On peut se faire de l'univers une image bien différente de cet impressionnisme pathétique, mais il n'en est pas moins vrai que l'auteur de Vagues a su préserver, sous le flot multiforme, angoissant et léger des sensations, cette netteté limpide qui est l'équivalent formel de la sérénité. Ainsi, les rivières accueillent des choses une image toute superficielle et perpétuellement fuyante, qui ne trouble en rien la transparence de leurs profondeurs, ni la musique de leurs lentes coulées vers la mer." (p. 119)

Un autre livre de Marguerite Yourcenar, dans mon chapeau: "Un homme obscur" - "Une belle matinée"

Et d'autres livres encore, sur Lecture/Ecriture.

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26 juin 2010

"Pastorale"

Tes yeux pensent: il fait éternel et doux.
Ta bouche tout en eau me salue et m'inonde.
Bouche vagabonde. Qui hésite.
Que couvre le silence.
Ne cesse de couler.

Quel message, cavalier?
Est-ce l'étoile?
Je te regarde et la regarde. Je crois en vous.
Gravissez la colline.
Cheminant par l'étendue. Ne cessez de venir et de repartir.
L'étoile est, nous le savons, dans sa secrète gloire.

Mohammed Dib, "Le coeur insulaire", Editions de la Différence/Clepsydre, 2000, p. 103

23 juin 2010

Inventaire historique

"Les mines de fer du pays gaumais" de Jean-Claude Delhez
3 étoiles
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Edité par Jean-Claude Delhez, 2004, 223 pages

Journaliste passionné par l’histoire de sa région à laquelle il a déjà consacré plusieurs ouvrages, Jean-Claude Delhez s’intéresse ici à une réalité quelque peu négligée, beaucoup moins étudiée en tout cas que les "usines à fer", celles des minières qui les alimentaient en matière première.

Pour l’essentiel, "Les mines de fer du pays gaumais" consiste donc en un inventaire des sites miniers d’une région qui offrait – notamment à Musson et Halanzy – de riches gisements de minette, ce minerai de fer phosphoreux qui fit la fortune de la Lorraine voisine, mais aussi d’autres variétés de minerais connues comme fer fort, tendre ou métis répondant ainsi à différents besoins et différents usages. S’appuyant dans un premier temps sur une enquête de terrain et sur les traces matérielles des anciennes exploitations (parfois de simples fosses ou tranchées), Jean-Claude Delhez a ensuite poursuivi ses recherches dans les archives souvent très laconiques, mais par contre des plus prolixes concernant les minières dont l’exploitation s’est poursuivie fort avant dans le courant du XXème siècle: les sites de Musson (fermé en 1971) et d’Halanzy (fermé en 1978), qui alimentèrent notamment – par chemin de fer - les hauts-fourneaux d’Ougrée, d’Espérance ou d’Athus. L’évocation de ces deux sites s’enrichit par ailleurs de témoignages de mineurs et de photographies qui en font une véritable tranche de vie, bien plus proche de nous et par là-même bien plus touchante que l’on ne pourrait le croire.

Ceci dit, cet inventaire constituant la seconde partie des "Mines de fer du pays gaumais" se prête sans doute mieux à une consultation ponctuelle qu’à une lecture d’une traite, qui, face à une longue litanie de litiges opposant les exploitants aux seigneurs ou aux communes ou les exploitants entre eux, pourrait laisser une impression de répétition un peu fastidieuse. Mais la première partie de l’ouvrage a l’immense mérite de proposer en guise d’introduction une présentation générale et assez claire des gîtes et des minerais ferrifères du Sud de la Belgique (et croyez-moi, cela n’avait rien d’évident !), ainsi qu’une évocation fort intéressante des conditions d’exploitation des minières au fil des âges, allant des obligations des exploitants au moment de la cessation d’activité (réhabiliter le site !) ou des tocages et autres dédommagements que ceux-ci devaient verser aux seigneurs ou aux communes.

19 juin 2010

Toute la vie d'une arrière-cour

MV5BNTE4MzAwMDM4MF5BMl5BanBnXkFtZTcwMjk1NzUxMQ____V1__SX99_SY140_"Fenêtre sur cour" d'Alfred Hitchcock,
avec James Stewart, Grace Kelly et Thelma Ritter

Immobilisé dans son minuscule appartement new yorkais par une jambe dans le plâtre, L.B. Jeffries, un photoreporter du genre baroudeur (incarné par James Stewart), se voit réduit à tuer le temps en observant les allées et venues de ses voisins. Intrigué par des mouvements inhabituels, il en vient à soupçonner l'un de ceux-ci d'avoir assassiné sa femme, puis de s'être débarrassé du corps.

Comme toujours, s'agissant d'un film d'Alfred Hichtcock, il serait dommage de trop parler de l'intrigue et de son enquête policière - impeccablement réglée, cela va de soi. Et du reste, "Fenêtre sur cour" est bien plus qu'un excellent film à suspense auquel on resterait scotché par le simple désir de connaître la fin de l'histoire. C'est bien sûr l'un des tout grands films d'Alfred Hitchcock qui y laisse libre cours à toute sa virtuosité dans l'art de l'omission - son art incomparable de manipuler le spectateur par ce qu'il ne lui montre pas... C'est tout autant une réflexion sur le voyeurisme auquel Jeffries n'est d'ailleurs pas le seul à se livrer, car sa petite amie Lisa (Grace Kelly) ou son infirmière (une savoureuse Thelma Ritter) se laissent elles aussi prendre au jeu, se prenant d'un intérêt passionné pour la vie grouillante de cette petite arrière-cour. Et il faut bien avouer que c'est à tout ce petit monde, aux peines de coeur de miss Lonelyheart ou à celles du compositeur qui occupe le studio d'artiste juste sous les toits, au remuant petit chien du couple du deuxième étage ou aux chorégraphies impromptues de miss Torso, que "Fenêtre sur cour" emprunte une bonne part de son intérêt inépuisable. Un film à voir et revoir sans modération!

D'autres films d'Alfred Hitchcock, dans mon chapeau: "Les amants du capricorne", "Correspondant 17", "Mr and Mrs Smith", "Pas de printemps pour Marnie", "Sabotage", "Soupçons" et "Les trente-neuf marches"

18 juin 2010

Deux hommes et une femme, entre France et Finlande

"Le Sommeil d’Eve" de Mohammed Dib51TTM80EBZL__SL500_AA300_
4 étoiles

Editions de la Différence/Minos, 2002, 217 pages, isbn 2729114394

Deuxième étape de mes retrouvailles avec Mohammed Dib, auteur des mois d'avril et mai 2010 sur Lecture/Ecriture. Deuxième étape aussi de ma lecture de sa trilogie nordique...

Récit à deux voix d’une passion amoureuse – et d’ailleurs adultère - aux prises avec les obligations de la maternité et avec les lois implacables de la géographie et des différences culturelles, "Le Sommeil d’Eve" donne la parole tour à tour à chacun des deux amants: Faïna la Finlandaise et Solh l’Algérien. Ce deuxième volet de sa trilogie nordique offre donc à Mohammed Dib la possibilité de revenir, sur un mode sans doute plus facile d’accès, et certainement plus concret, sur quelques uns des thèmes abordés dans le premier volume de cette trilogie, "Les Terrasses d’Orsol": le déracinement bien sûr, dont nos héros installés en France font tous deux l’expérience, mais aussi l’incommunicabilité qui se manifeste à travers leurs deux récits, et leurs perceptions parfois contradictoires d’un même événement.

Mais parce qu’il est contraire à l’ordre, l’amour de Faïna et de Solh est aussi pour eux le temps d’une exploration de la part la plus sombre, animale, la part la plus sauvage de leur être: une exploration tout à la fois douloureuse et dangereuse, menant qux confins de la mélancolie la plus noire et de la dépression, et qui ouvre peut-être bien sur une voie sans issue, mais que Mohammed Dib pare ici de toute la poésie, tout le merveilleux inquiétant des rêves. Une exploration dont le seul fruit durable n’est peut-être rien d’autre que l’éclat d’une beauté inattendue, dans le sommeil de Faïna sous le regard de Solh: "Dans le sommeil, la beauté revient le mieux, le plus à soi, se montre le mieux, le plus à nu. L’état de veille lui est invariablement une torture. Ce n’est que dormant du sommeil d’Eve qu’elle s’abandonne aux mains de la joie. De sa joie." (p. 172)

Extrait:

"Jamais je n’ai eu plus l’impression d’être étrangère en ce monde, - inutile aussi, mal tombée. J’avais escompté que la naissance du bébé y changerait quelque chose. Rien de tel ne s’est produit. Au fur et à mesure qu’il grandit, je me prends à oublier qu’il est de ma chair. Je l’aime comme on aime un tendre petit animal sans protection, vulnérable. Mais sentir nos deux existences fondues comme au début, non, c’est fini. Nous formions alors une même pâte, nous n’étions que cette pâte. Une situation neuve pour moi, à l’époque, et qui me plongeait dans des abîmes d’étonnement, de trouble. L’arrivée d’Oleg, mes occupations à l’extérieur, le temps qui passe et ne se rattrape pas, ont accompli leur œuvre d’usure. Le fait sans doute aussi que Lex commence à manifester son indépendance, notamment par des cris aigus, tout à coup péremptoires. Il devient quelqu’un d’autre." (pp. 47-48)

D'autres livres de Mohammed Dib, dans mon chapeau: "Les Terrasses d'Orsol", "Neiges de marbre" et "Le coeur insulaire"

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16 juin 2010

Un artiste touche-à-tout

visuel_van_de_woestyne"Gustave van de Woestyne",
Gand, Musée des Beaux-Arts,
Du 27 mars au 27 juin 2010

Au moment où les Musées Royaux des Beaux-Arts de Bruxelles mettent tout particulièrement à l'honneur le très riche mouvement symboliste, le musée des Beaux-Arts de Gand nous permet quant à lui de découvrir le parcours d'un artiste qui fut très actif (quoique pas exclusivement) dans le cadre de ce courant et qui est d'ailleurs représenté dans l'exposition bruxelloise: Gustave van de Woesyne.

Mais si je ne dois apposer qu'un seul qualificatif à ce peintre qui fut un véritable touche-à-tout - ce que ses détracteurs lui ont précisément reproché -, c'est bien la versatilité peu commune qui lui permit de passer très vite, et parfois pendant une seule et même période de sa carrière, d'un symbolisme éthéré (dans certains de ses paysages des années 1910) à une naïveté touchante (dans quelques scènes directement inspirées par sa vie familiale, telles "La table des enfants") ou à un expressionisme cru (dans certaines des oeuvres religieuses auxquelles il ne cessa pas de revenir tout au long de sa vie, ou encore dans les trognes de ses papeters ou mangeurs de bouillie).

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Gustave van de Woestyne, Le Christ nous offrant son sang, Musées Royaux des Beaux-Arts de Bruxelles (source)

Si les oeuvres de Gustave van de Woestyne rassemblées à Gand peuvent bel et bien paraître inégales, elles ne cessent aussi de nous surprendre et de nous émouvoir. Et c'est à une vraie, belle redécouverte que le musée des Beaux-Arts de Gand nous invite ici.

Le site officiel du musée

15 juin 2010

Des vies très ordinaires

"Scènes de vie villageoise" d’Amos Oz51XPY4NiyRL__SL500_AA300_
3 étoiles

Gallimard/Du monde entier, 2010, 203 pages, isbn 9782070127214

(traduit de l’Hébreu par Sylvie Cohen)

Le temps de huit nouvelles, Amos Oz nous invite à partager quelques moments de la vie de huit des habitants de Tel-Ilan. Un temps d’attente en compagnie de Gili Steiner, la très compétente doctoresse du village, dont le neuveu Gideon devrait arriver par le prochain bus ("Les proches"). Un temps d’émoi amoureux en compagnie d’un jeune adolescent, Kobi Ezra, qui s’efforce de rassembler assez de courage pour avouer ses sentiments à sa bibliothécaire préférée ("Les étrangers"). Un moment musical, le temps d’une soirée consacrée au chant choral chez les Levine ("Chanter")…

Depuis sa fondation par des pionniers juifs, avant même la création de l’état hébreu, Tel-Ilan est resté un village très tranquille et champêtre, dont les habitants vivent avant tout de l’agriculture. Et le développement de la spéculation immobilière et d’un tourisme du week-end n’ont pour l’essentiel pas changé ce mode de vie, en dépit des efforts de l’agent immobilier du coin, Yossi Sasson, héros malheureux de la nouvelle "Perdre" qui flirte avec une sorte de fantastique inabouti, de mystère inquiétant et irrésolu, tout comme d’ailleurs "Les héritiers" ou "Attendre".

La vie est si tranquille à Tel-Ilan, que seuls viennent l'animer quelque peu les cancans suscités par Rachel Franco, une veuve encore jeune, enseignante au lycée local, et son pensionnaire, un étudiant arabe fils d’un ami de son défunt mari, venu se mettre au vert pour préparer ses examens et surtout travailler à un projet de livre, une étude comparative de la vie dans un village juif et un village arabe ("Creuser")… Mais pour tout dire, la vie à Tel-Ilan, la vie dans tous ces petits villages agricoles qu’ils soient juifs ou arabes, est si tranquille, si ordinaire, qu’il n’y a guère de différences entre les uns et les autres. Et Amos Oz a si bien réussi à fixer sur le papier cette vie si tranquille et ordinaire que je dois avouer m’être un petit peu ennuyée à la lecture de ces "Scènes de vie villageoise" pourtant si finement observées et tracées d’une plume dont l’élégance ne tombe jamais en défaut.

Extrait:

"La maison et ses dépendances, ce village lugubre, sa vie qu’elle gâchait entre ses élèves qui bâillaient d’ennui et son père assommant tapaient sur les nerfs de Rachel. Jusqu’à quand allait-elle rester coincée ici? Ne pourrait-elle prendre le large un de ces jours ? Elle embaucherait une infirmière pour veiller sur le vieillard et confierait la propriété au jeune étudiant. Elle reprendrait sas études et terminerait sa thèse sur l’illumination et la révélation dans l’œuvre d’Izhar et d’Amalia Kahana-Carmon. Elle renouerait avec d’anciennes relations, voyagerait, irait à Bruxelles et en Amérique voir Osnath et Yipheath, elle recommencerait à zéro et changerait de vie du tout au tout." (p. 84)

D'autres livres d'Amos OZ, dans mon chapeau: "Une histoire d'amour et de ténèbres", "Les voix d'Israël", "Mon Michaël" et "Un juste repos"

Et d'autres encore sur Lecture/Ecriture

12 juin 2010

Le temps des découvertes

"Lisbonne hors les murs: 1415-1580, l'invention du monde par les navigateurs portugais", ouvrage collectif sous la direction de Michel Chandeigne
4 étoiles51YW4V997YL__SL500_AA300_

Editions Autrement/Mémoires, 1990, 285 pages, isbn 2862603090 

"Comprendre la société dans laquelle nous vivons"*, telle est, depuis leur création en 1975, la devise des éditions Autrement. Et la collection Mémoire s'inscrit pleinement dans cette ligne de conduite, qui s'attache à prendre le pouls d'une ville à un moment précis de son existence où elle se révèle exemplaire d'un bouleversement ou d'une rupture dans l'histoire du monde. Ainsi la Tolède des XIIème et XIIIèmes siècles devint le symbole de la Reconquête de la Péninsule ibérique mais aussi d'une brève période de coexistence, plus ou moins pacifique, entre les trois religions du Livre, tandis que la Rome des années 1920-1945 devint l'exemple-même de la montée et de la chute du fascisme. Et dans le cas du livre qui nous occupe aujourd'hui, les grandes découvertes maritimes des XVème et XVIème siècles qui bouleversèrent de fond en comble notre vision du monde, se voient abordées à travers le prisme de l'histoire lisboète.

Après un prologue, sous la plume de Paul Teyssier, qui refixe brièvement les grands jalons chronologiques de la période des Découvertes, allant de la prise de Ceuta par le roi de Portugal Jean 1er, en 1415, et de la politique d'exploration maritime mise en place par son fils, l'Infant Henri (dit le Navigateur), à l'implantation des Portugais à Macao et au développement de leur commerce avec le Japon, vers le milieu du XVIème siècle, "Lisbonne hors les murs" s'organise en trois grandes sections: "Naviguer", "Découvrir" et "Conquérir" qui abordent successivement les progrès des techniques de navigation, qui rendirent possibles les grands voyages d'exploration, ainsi que le développement sans précédent de la cartographie, les découvertes proprement dites et les premiers contacts entre les navigateurs portugais et les populations indigènes, et enfin le développement des relations commerciales, les luttes d'influence et les combats qui en furent très souvent le corollaire...

Lisbonne

Brésil, Atlas Miller de Lopo Homem-Reinel, Bibliothèque Nationale de Paris (p. 87)

Les études d'historiens contemporains voisinent ici avec les témoignages anciens tels la lettre datée du printemps 1500 par laquelle Pêro Vaz de Caminha, compagnon de route de Pedro Alvares Cabral, annonce au roi Manuel 1er la découverte du Brésil, l'"Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les Deux-Indes" de l'abbé Raynal, intellectuel français du siècle des Lumières, proche de Denis Diderot, et qui livre là ce qui est sans doute la première étude critique du colonialisme, ou encore la monumentale "Pérégrination" de Fernão Mendes Pinto. Ce personnage haut en couleurs, tour à tour marin, marchand, pirate, escroc à la petite semaine ou, pendant un temps, aspirant-jésuite, nous a en effet laissé un extraordinaire ouvrage autobiographique mêlant sans vergogne réalité et fiction, mais qui reste un document essentiel sur le développement des implantations portugaises en Extrême-Orient, lorsqu'il ne flirte pas avec le roman picaresque...

"Lisbonne hors les murs" présente certes les défauts coutumiers de ce genre d'ouvrage collectif: il y a bien ça et là quelques redites et la lecture n'en est pas aussi fluide que celle d'un roman. Mais l'ouvrage a néanmoins l'immense mérite de nous faire entrer de plein pied dans toute la complexité d'un monde en plein bouleversement, sans sacrifier pour autant la clarté de l'exposé. Et c'est un beau complément à la vision des Découvertes, si caustique et désabusée, que propose António Lobo Antunes dans son roman "Le retour des caravelles".

* Cfr le site des éditions Autrement.

11 juin 2010

Rock'n roll et rose bonbon

18612765"Marie-Antoinette" de Sofia Coppola,
avec Kirsten Dunst et Jason Schwartzman

Déjà diffusé sur Canvas (télévision belge flamande) il y a de cela quelques semaines, le dernier film en date de Sofia Coppola est à nouveau programmé ce vendredi (11 juin) sur La deux-RTBF et ce dimanche (13 juin) sur France 3. Mais comment dire? Présenté comme l'adaptation de l'ouvrage consacré à la reine Marie-Antoinette par la biographe britannique Antonia Fraser, le "Marie-Antoinette" de Sofia Coppola s'apparente bien plus à une soupe-opéra rock'n roll et rose bonbon qu'à une biographie filmée en bonne et due forme à l'instar de ce que Saul Dibb avait réalisé avec "The Duchess".

Au long d'un interminable défilé de costumes somptueux, de froufrous, de dentelles et de perruques poudrées plus extravagantes les unes que les autres, les acteurs engagés pour ressusciter le Versailles des années 1770 à 1789 s'agitent à qui mieux mieux sur un fond sonore de musique rock alternative où quelques éclats des oeuvres de Rameau ou de Vivaldi semblent s'être irrémédiablement perdus. Les grandes comédies musicales sauce Broadway ne sont pas très loin, l'émotion en moins car d'émotion, non, vraiment, je n'en ai pas ressenti le plus petit frisson en dépit des efforts - vains il faut bien le dire - de Kirsten Dunst pour nous restituer les chagrins et les frustrations d'une jeune femme qui, si elle a beaucoup cherché à s'étourdir, fut au fond plutôt malheureuse.

Bref, autant j'ai apprécié "The Virgin suicides" et surtout "Lost in translation" (que j'ai  pris plaisir à revoir à plusieurs reprises), autant ce "Marie-Antoinette" noyé de crème et de sucre glace me semble décidément très dispensable... Alors, pourquoi ne pas plutôt passer la soirée en compagnie d'un bon livre?

9 juin 2010

Une chronique familiale intimiste, sur fond de blessures de guerre

51SPZG1FT8L__SL500_AA300_"Rhapsodie en août" d'Akira Kurosawa,
avec Sachiko Murase, Hisashi Igawa et Richard Gere

En adaptant assez librement "Le Chaudron" de Kiyoko Murata, Akira Kurosawa délaisse quelque peu le questionnement sur les héritages familiaux, les lois de l'hérédité et les fameux petits pois de Gregor Johan Mendel au coeur de ce très beau texte, pour inscrire cette jolie chronique familiale sur la toile de fond douloureuse de la deuxième guerre mondiale et du bombardement de Nagasaki.

Grand-mère Kane a accueilli ses petits-enfants pendant leurs vacances d'été, tandis que leurs parents sont partis à Hawaï rendre visite à l'oncle Suzujiro, un frère aîné de Kane qui avait émigré là-bas avant la guerre. A l'article de la mort, Suzujiro souhaite renouer avec la dernière survivante de sa famille restée au Japon, sans savoir que sa jeune soeur avait  perdu son mari à Nagasaki en ce funeste jour du 9 août 1945... Avec "Rhapsodie en août", Akira Kurosawa nous offre donc tout à la fois une chronique intimiste, teintée de douceur et de mélancolie, annonçant le très beau "Madadayo" qui verra le jour deux ans plus tard, et un long poème célébrant la réconciliation d'une famille par-delà les blessures de la guerre, une réconciliation symbolisée par la visite que Clark, le fils de Suzujiro et neveu d'Amérique, ici incarné par Richard Gere, rendra finalement à sa tante Kane. C'est un film tout de fraîcheur, de spontanéité. Pudique. Touchant. Et beau, finalement, sans ostentation...

Un autre film d'Akira Kurosawa, dans mon chapeau:  "Les sept samouraïs"

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