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Dans mon chapeau...
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31 octobre 2009

Fable alchimique

41k4QzvnrrL__SL160_AA115_"Terres rares" de Vassili Axionov
2 étoiles

Actes Sud, 2009, 396 pages, isbn 9782742780433

(traduit du Russe par Lily Denis)

C'est une fable alchimique sans doute que ces "Terres rares" contant l'histoire - bref, les amours, les succès et les échecs - de quelques oligarques russes actifs dans le secteur des terres rares - scandium, yttrium et le groupe des lanthanides, éléments essentiels à de nombreuses applications de l'industrie contemporaine -, et dont l'ascension fut aussi fulgurante que ne fut brutale ensuite leur chute vers les geôles d'un pouvoir fort peu enclin à perdre le contrôle de certains secteurs stratégiques, nonobstant la libéralisation affichée de l'économie ex-soviétique.

Fable alchimique aussi, car elle nous montre un écrivain au travail, Basile ou Bazz Oxelotl, alter ego de l'auteur, à l'affût des mille et un détails de sa vie quotidienne susceptibles de lui amener une étincelle d'inspiration, et les métamorphoses que subit ensuite cette timide lueur jusqu'à s'étirer sur des pages, et des pages et des pages... Fable boulgakovienne, nous annonce la quatrième de couverture, car ce livre nous plonge, tout comme "Le maître et Marguerite", dans la cuisine intérieure d'un écrivain confronté à un monde en pleine mutation, en l'occurrence dans le cas des "Terres rares" à la libéralisation finalement pas si libérale de l'économie russe.

Mais qu'est-ce qu'on est loin de la drôlerie, de la prodigieuse inventivité et du tourbillon d'émotions de l'ultime chef-d'oeuvre de Mikhaïl Boulgakov! Et excusez-moi, mais c'est que le mot "ennui" serait beaucoup trop doux pour évoquer ce que j'ai éprouvé à la lecture de ces "Terres rares", qu'est-ce qu'on s'emm...!

C'est que le dernier livre de Vassili Axionov, derrière ses ambitions affichées de s'ériger en hymne à la liberté créatrice de l'écrivain, fonctionne avant tout sur le mode d'une énumération qui culmine en une scène unique en son genre et où Bazz Oxelotl délivre des cachots d'une prison moscovite, outre le héros supposé des "Terres rares", l'interminable cortège des personnages des précédents romans de l'auteur (Vassili Axionov, donc, faut suivre...): énumération totalement dépourvue d'âme et où les personnages, tous les personnages y compris ceux des "Terres rares", se révèlent définitivement et irrémédiablement comme des pantins privés de vie et d'épaisseur.

Bref, le texte des "Terres rares" a beau fourmiller de jeux de mots, d'allusions drôlatiques et de trouvailles en tout genre, on s'y emm... (oui, j'y tiens) tant et si bien que vient un moment où le lecteur, littéralement assommé d'ennui, n'est plus là pour les savourer, présent peut-être de corps mais certainement plus d'esprit. Et en un mot comme en cent, c'est qu'en fin de compte, quoiqu'ait pu penser Vassili Axionov et quelques opinions qu'ait pu professer son alter ego Bazz Oxelotl (ce qui est peut-être, ou peut-être pas, une seule et même chose), it takes - always - two to tango...

Extrait:

"Mon oeuvre prenait des proportions, envahissait mes jours et mes nuits ou à l'inverse, c'étaient les événements qui s'accumulaient jour et nuit qui venaient la bousculer, et brutalement. En principe, rien ne m'oblige à me mettre à la traîne des événements réels. Je devrais m'en écarter le plus possible, ne reposer que sur mon imagination ou, comme disent les marins, "gagner au large". Mais d'autre par, je surprends de plus en plus souvent mes personnages principaux en train de poser sur moi des regards interrogateurs. Comme s'ils croyaient que je participe bel et bien aux événements et que mon imagination est un facteur réel de leur développement. "Le roman est une forme ouverte, dit Bakhtine il échappe à toute finalisation." En tant qu'auteur, j'applaudis à douze mains cette proclamation pleine d'audace. J'ai peine à imaginer un roman dont le plan serait établi en fonction de la fin. Je ne me figure même pas ce qui arrivera après le présent sous-chapitre que l'on pourrait intituler "Doutes de l'auteur en compagnie d'un âne". D'ailleurs, rien n'a impliqué la présence d'un âne au cours des deux cents quarante pages d'ordinateur qui précèdent, alors que, selon toute probabilité, il errait déjà avec son ancien maître le long de la frontière libre du pays, n'imaginant même pas qu'il deviendrait la cheville ouvrière, si petite soit-elle, d'une composition romanesque. Il en va de même de la métaphore. Finalement, qu'est-ce donc qu'un roman sinon une métaphore développée, une part de libre univers, tel que notre Réservoir, ou plaisanterie à part que l'Océan en son perpétuel mouvement." (pp. 257-258)

Un autre livre de Vassili Axionov, dans mon chapeau: "Les oranges du Maroc"

Et d'autres titres encore sont présentés sur Lecture/Ecriture, où Vassili Axionov était l'auteur des mois d'août et septembre 2009.

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30 octobre 2009

Manipulateur, pour vous servir...

"Le Tartuffe ou l'imposteur" de Molière,
avec Benoît Verhaert et Armand Delcampe,
dans une mise en scène de Patrice Kerbrat

Aula Magna, Louvain-la-Neuve, le 23 octobre 2009

Bon, je ne vous ferai pas l'injure de vous résumer l'intrigue de cette pièce si célèbre du grand Molière. Mais c'est que la production qui vient de s'en refermer à l'Aula Magna était bien loin de prendre les airs de déjà-vu que l'on peut craindre face à ce genre de répertoire. La mise en scène très dépouillée et l'interprétation en tous points sobre et sérieuse se conjuguaient à merveille pour mettre en lumière toute la noirceur de cette sombre histoire de manipulation, de naïveté et de confiance trahie...

Plus près du thriller que de la comédie, le Tartuffe ainsi revisité par Patrice Kerbrat est de ceux dont on ne voudrait pas perdre une seule miette. Dommage dès lors que l'acoustique de l'Aula Magna - qui à force de se vouloir polyvalente ne convient vraiment à rien du tout - nous ait privé ça et là de répliques entières, car ce spectacle vaut vraiment d'être vu...

23 octobre 2009

Quand la suspicion s'installe...

18364503_jpg_r_160_214_f_jpg_q_x_20031014_045615"Soupçons" d'Alfred Hitchcock,
avec Joan Fontaine et Cary Grant

Lina McKinlaw a épousé Johnnie Aysgarth contre l'avis des siens, et pour cause: notre homme n'a pas un sous vaillant et n'en dépense pas moins libéralement l'argent qu'il n'a pas. Mais cela n'entame en rien le bonheur de Lina jusqu'à ce qu'elle découvre, d'abord insensiblement puis avec une clarté aveuglante, en même temps que le penchant prononcé de son  mari pour les romans policiers, ses innombrables mensonges.

Il fallait bien toute la maîtrise consommée d'Alfred Hitchcock, tous les talents conjugués de Joan Fontaine et de Cary Grant, pour nous dépeindre de façon si convaincante la très lente montée du soupçon dans l'esprit de la jeune mariée: Johnnie l'a-t-il, oui ou non, épousée pour ses espérances d'héritage. Et surtout a-t-il, oui ou non, l'intention de la tuer, poussé par la cupidité? Le suspense va croissant jusqu'au tout dernier plan, et ce n'est certes pas moi qui vous vendrai la mèche. Si vous ne connaissez pas ce film du grand Alfred, allez-y donc voir, vous ne le regretterez pas...

Et le cycle Alfred Hitchcock d'Arte se poursuit, avec "Mr and Mrs Smith", qui sera diffusé lundi prochain (26/10) à 20h45.

D'autres films d'Alfred Hitchcock, dans mon chapeau: "Pas de printemps pour Marnie", "Les amants du capricorne", "Mr and Mrs Smith", "Correspondant 17""Sabotage", "Les 39 marches" et "Fenêtre sur cour"

22 octobre 2009

Et une duvel bien fraîche!

"Le carré de la vengeance (Pieter Van In, 1)" de Pieter Aspe51caySMio8L__SL500_AA240_
4 étoiles

Albin Michel, 2008, 334 pages, isbn 9782226183873

(traduit du Néerlandais par Emmanuèle Sandron)

Tout avait commencé par ce qui ressemblait au banal cambriolage d'une bijouterie, dans le vieux centre de Bruges. Mais voilà, les propriétaires – la famille Degroof – appartiennent au gratin de la bourgeoisie locale, et ils entretiennent des relations priviliégiées avec le bourgmestre. Aussi la police et le parquet se donnent-ils le mot pour traiter l'affaire avec toute l'attention qu'elle ne mérite sans doute pas vraiment... Encore que... Pieter Van In - commissaire adjoint que son ami Léo Vanmaele, expert près de la police judiciaire, décrit en ces termes: "[Il] avait quarante et un ans, il fumait comme une usine du dix-neuvième siècle et il consommait autant [de duvel*]  qu'une Land Rover en régime tout terrain." (p. 64), le coeur en compote et le compte en banque dans le rouge depuis que sa femme l'a quitté en emportant leurs économies et en lui laissant l'emprunt hypothécaire de leur charmante maisonnette de l'impasse du Poisson-Gras – ne tarde pas à subodorer une anguille sous roche et donc pas mal d'ennuis en perspective... Les bijoux n'ont en effet pas été emportés, mais dissous dans un aquarium rempli d'eau régale. Et un mystérieux message en latin vient par-dessus le marché piquer la curiosité de notre fin limier.

Ce n'est pas tous les jours que des cambrioleurs détruisent leur butin sur les lieux-mêmes du crime! Et ce n'est pas tous les jours que Mme la substitut du procureur – il est vrai fraîchement nommée à ce poste -, se déplace sur la scène d'un délit de ce genre. Hannelore Martens – sa silhouette de rêve, ses taches de rousseur et sa délicieuse odeur... ces messieurs de la police en sont tout chose, jusqu'au brigadier Guido Versavel qui a pourtant, selon la formule consacrée, d'autres préférences, et tout particulièrement Pieter Van In qui ne s'en remet pas – fait donc elle aussi son entrée en scène au cours de cette première enquête concoctée par Pieter Aspe dans sa bonne ville de Bruges, la première d'une longue série couronnée par un succès phénoménal auprès du public néerlandophone, avec vingt-cinq titres à ce jour, plus d'un million de livres vendus et une série télévisée qui cartonne sur la chaîne privée VTM.

Et de fait, cette sombre histoire de vengeance et de secrets familiaux, digne de l'Angleterre victorienne d'Anne Perry, mais qui se voit ici assaisonnée d'une bonne dose de gouaille et de verve, m'a offert un très bon moment de détente. Une agréable escapade dans la jolie ville de Bruges qui sous la plume de Pieter Aspe n'est pas morte pour deux sous!

* Il s'agit bien sûr d'une bière: blonde, légèrement amère et titrant à 8.5% d'alcool, elle tire son nom du patois brabançon "duvel", qui signifie "diable". Produit-phare des brasseries Moortgat, elle est très populaire en Belgique.

Extrait:

"Van In connaissait Grote Thems, le quartier de villas cossues où vivait Degroof. Habiter là, c'était affirmer sa respectabilité. Cela grouillait de médecins, de commerçants pleins aux as, d'agents de change, de banquiers, de rentiers... Les titres de noblesse y étaient tenus en haute estime, mais il était également bien vu de faire partie du Rotary Club ou du Kiwanis, d'être chevalier de l'ordre de Malte ou surnuméraire de l'Opus Dei..."  (p. 80)

21 octobre 2009

Kungsholmen et l'hôtel de ville - Carnet de Stockholm (7)

Vu des hauteurs de Södermalm, l'hôtel de ville de Stockholm ressemble à un fragment d'Italie médiévale, perdu dans l'environnement ultra-moderne du quartier de Kungsholmen.

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L'hôtel de ville vu depuis Monteliusvägen, Stockholm (Cliché Fée Carabine)

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19 octobre 2009

Sentimental

18388214_jpg_r_160_214_f_jpg_q_x_20041103_123210"Les amants du capricorne" d'Alfred Hitchcock,
avec Ingrid Bergman, Joseph Cotten et Michael Wilding

Dernier film d'une série de collaborations entre Alfred Hitchcock et Ingrid Bergman - qui y reprend à peu de choses près son rôle de jeune femme alcoolique des "Enchaînés", avant de partir rejoindre Roberto Rosselini en Italie -, "Les amants du capricorne" furent reniés par leur créateur, déçu par son échec commercial et surtout par un casting à ses yeux de second choix, Joseph Cotten ayant repris le rôle de Sam Flusky initialement destiné à Burt Lancaster. Et il est vrai que cet imbroglio amoureux planté en Nouvelle-Galles du Sud, au XIXème siècle, étonne par un sentimentalisme auquel le grand Alfred ne nous avait guère habitué. Ce film, présenté lundi dernier sur Arte, n'a donc rien d'indispensable mais il se laisse regarder, en attendant la diffusion de "Soupçons" ce soir à 20h45.

D'autres films d'Alfred Hitchcock, dans mon chapeau: "Pas de printemps pour Marnie", "Soupçons", "Mr and Mrs Smith", "Correspondant 17", "Sabotage", "Les 39 marches" et "Fenêtre sur cour"

18 octobre 2009

"Quel beau passé nous avons eu"

"Destins obscurs" de Willa Cather51VD62HY5DL__SL160_AA115_
5 étoiles

Rivages/Poche, 1994, 160 pages, isbn 2869307470

(traduit de l'Anglais par Michèle Causse)

Se retournant avec ces trois nouvelles écrites entre 1928 et 1931 vers le Nebraska rural de son enfance, dans le dernier quart du XIXème siècle, Willa Cather ressuscite avec une infinie tendresse un monde et des êtres disparus, des émotions en-allées sans retour.

Chacune de ces nouvelles est le récit d'une fin. Fin de vie pour "Le Père Rosicky" dont le coeur usé par les lourds travaux des champs est sur le point de lâcher, et pour "La vieille Mrs Harris", usée elle aussi par les travaux ménagers et par les soins que requièrent ses petits-enfants, turbulents et débordants de vie. Et fin d'une amitié pour les "Deux amis", héros de la troisième nouvelle, que sépare la divergence de leurs convictions politiques. Mais seule cette dernière laisse un arrière-goût un peu amer, tant la brouille des deux hommes est foncièrement stupide, et déplorables les conséquences qui en découlent pour la petite communauté dont ils étaient des figures importantes.

Mais tout au long de ces trois récits et de ces pages d'une prose limpide, c'est bien le sentiment d'une mélancolie douce et sereine qui domine, un sentiment qui ne pouvait manquer de me rappeler la délicatesse de Gabrielle Roy. J'ai en effet retrouvé sous la plume de Willa Cather la même attention pour ses héros si humble soient-ils, et le même respect pour leur labeur, que dans le très beau recueil d'articles de la romancière canadienne, "Fragiles lumières de la terre". C'est le même charme. Et le même bonheur.

Extrait:

"C'était une belle tempête de neige: rien n'était plus gracieux que cette neige floconnant doucement sur une campagne aussi offerte. Elle tombait, légère, délicate, mystérieuse, sur sa casquette, sur l'échine et sur la crinière des chevaux. Et avec elle se répandait dans l'air un parfum sec et frais. Elle annonçait le repos de la végétation, des hommes et des bêtes, du sol lui-même, et elle promettait une saison de longues nuits de sommeil, de petits déjeuners tranquilles, de moments paisibles au coin du feu. Ces pensées, ainsi que bien d'autres, se pressèrent dans l'esprit de Rosicky mais il finit tout bonnement par conclure que l'hiver approchait; il claqua de la langue pour faire bien avancer les chevaux et continua son chemin." (p. 18)

Vous trouverez, dans mon chapeau, un billet consacré à "La petite poule d'eau" de Gabrielle Roy. Et d'autre fiches encore traitant de ses livres sur Lecture/Ecriture.

17 octobre 2009

Monteliusvägen - Carnet de Stockholm (6)

Au détour d'une ruelle de Södermalm, un escalier s'enfonce dans la verdure, entre les palissades peintes d'un beau rouge sang de boeuf. C'est l'entrée de Monteliusvägen, chemin piétonnier qui serpente à flanc de colline tout en offrant une vue magnifique sur le lac Mälar et les quartiers de Kungsholmen et de Gamla Stan.

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Monteliusvägen, Södermalm, Stockholm (Cliché Fée Carabine)

16 octobre 2009

Haiku (1)

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Dans l'air vibre la corde
Silence tendu silence rompu
Chute mate d'une fleur de camélia

Sôseki, "Haikus", Philippe Picquier, 2006, p. 23 (traduit du Japonais par Elisabeth Suetsugu)

Haiku (2)

14 octobre 2009

Sobre et juste

"Une année étrangère" de Brigitte Giraud41Ry46J50sL__SL160_AA115_
4 étoiles

Stock, 2009, 208 pages, isbn 9782234063464

C'est au prétexte de perfectionner sa connaissance de l'Allemand que Laura, dix-sept ans, est partie passer six mois dans le Nord de l'Allemagne comme jeune fille au pair. Quoiqu'à y regarder de plus près, l'envie d'échapper à une atmosphère familiale oppressante a dû, sans doute, jouer un rôle non négligeable dans sa décision. Laura ne peut savoir, au moment de quitter les siens, que la famille qui l'attend un bon millier de kilomètres plus au Nord, est elle aussi, à sa manière très différente, éprouvée et dysfonctionnelle. Et elle ne peut pas non plus prévoir qu'elle retrouvera là-bas, en reprenant la lecture cette fois dans le texte original, le livre qui lui tenait chaud pendant les longues soirées des derniers mois de sa vie française: "La Montagne magique" de Thomas Mann.

Tout, au long des six mois du séjour allemand de Laura, nous renvoie à ce roman monumental de Thomas Mann, jusqu'au patronyme de sa famille d'accueil – "Bergen" – et même au nom de leur chien - "Naphta". Et surtout ce constat de Laura qui, tout comme Hans Castorp, a quitté une vie active et réglée comme du papier à musique, pour découvrir une forme de laisser-aller ou de passivité: "Je me laisse engloutir par la puissance paradoxale des Bergen, leur manque d'énergie et de rigueur m'absorbe et me ligote." (p. 108). Un constat qui m'a  ramenée à mes propres impressions à la lecture de "La Montagne magique", alors que j'avais à peu de choses près l'âge de l'héroïne de Brigitte Giraud: mélange d'ennui, d'incompréhension et d'une fascination quelque peu morbide mais irrésistible.

Brigitte Giraud nous offre ainsi, avec "Une année étrangère" un magnifique exemple d'"intertextualité", telle que la définit David Lodge: le fait de tisser un texte "à partir de fils pris à d'autres textes" ou de recycler des "oeuvres littéraires antérieures pour donner forme à [une] présentation de la vie contemporaine, ou y ajouter des harmoniques."*. Et son récit, sobre et juste, fin et sensible, du parcours initiatique d'une jeune fille au sortir de l'adolescence, s'en trouve enrichi d'échos aux possibilités infinies sans pourtant rien perdre de son naturel.

Ce fut donc un beau moment de lecture que cette "Année étrangère" qui, ceci dit, me laisse bien ennuyée: en proie à l'envie de relire "La Montagne magique" mais sans savoir où diable je pourrai trouver le temps pour son millier de pages bien tassées ;-)!

* David Lodge, "L'Art de la fiction", Rivages, 1996, pp. 134-135 (traduit de l'Anglais par Michel et Nadia Fuchs)

Extrait:

"J'ai découvert dans les dépliants qui m'ont été envoyés que la ville dans laquelle j'allais vivre était celle de Thomas Mann, et cette information m'a rassurée, je ne peux dire exactement pourquoi, sans doute parce que le roman du prix Nobel de littérature, conseillé par notre professeur de philosophie, est l'un des rares événements advenus pendant les derniers mois qui m'a touchée, pas tant le livre dont je n'ai lu que la moitié et dont je me souviens davantage de l'atmosphère que de ce qui s'y passe, mais la façon dont mon professeur en parlait, debout derrière le bureau, les bras parfois écartés, la poitrine en avant, le débit effréné, les yeux brillants, oui c'est le seul événement qui a détourné mon attention de ce qui arrivait alors à la maison, et pendant que papa et maman mettaient en scène leurs éternels reproches à longueur de soirée, je tentais de me concentrer sur la lecture de La Montagne magique, allongée sur mon lit, je tournais les pages, tendant souvent l'oreille pour entendre ce qui se disait de l'autre côté de la cloison. La Montagne magique était mon refuge et j'ignorais que ce livre allait se trouver sur ma route et me sauver une nouvelle fois." (pp. 45-46)

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