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Dans mon chapeau...
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30 novembre 2010

(Auto)portrait d’un petit vaurien, ou plutôt de sa famille

"Un enfant" de Thomas Bernhard41XVTMVX7BL__SL500_AA300_
4 étoiles

Gallimard/Folio, 2003, 153 pages, isbn 2070388379

(traduit de l’Allemand par Albert Kohn)

Ouvrant "Un enfant" par le récit d'un des exploits les plus marquants de ses huit ans – une escapade sur la bicyclette de son beau-père, bicyclette irrémédiablement endommagée dans l'aventure -, Thomas Bernhard entame ce dernier titre d'une série de cinq livres autobiographiques par ce qui pourrait bien passer par son autoportrait en jeune vaurien, dont le premier et peut-être bien le pire des crimes reste sa naissance illégitime. A cette naissance cachée aux Pays-Bas, et au poids que celle-ci fit toujours peser sur ses relations avec sa mère, Thomas Bernhard consacre d'ailleurs ici des pages aussi belles que douloureuses.

Mais par-delà ses souvenirs d'une enfance turbulente, indisciplinée et très, très solitaire, il nous livre avant tout le portrait d'une famille – sa famille maternelle - divisée entre ses aspirations à la prospérité et à la respectabilité d'une part, et d'autre part l'esprit libertaire qui animait ses grands-parents et tout particulièrement son grand-père, athée, anarchiste et misanthrope, l'écrivain Johannes Freumbichler. Une déchirure qui fut jusqu'à s'incarner dans le paysage environnant, alors que la famille de Thomas Bernhard s'était installée en Bavière, Thomas vivant, avec sa mère et son beau-père, dans la petite ville de Traunstein tandis que ses grands-parents s'étaient établis à Ettendorf: "Traunstein, en bas, est situé sur une colline de moraine mais Ettendorf est situé encore beaucoup plus haut; de la montagne de la Sagesse, on abaissait pour ainsi dire les regards sur les bas-fonds de la petite-bourgeoisie, dans laquelle, comme mon grand-père disait infatigablement le catholicisme brandissait son sceptre stupide. Ce qui était au-dessous d’Ettendorf ne méritait que le mépris. Le petit esprit des affaires, le petit esprit en général, la bassesse et la sottise. Stupides comme des moutons les petits boutiquiers se groupent autour de l’église et se tuent à bêler jour après jour. Rien n’était plus répugnant que la petite ville et précisément une petite ville du genre de Traunstein était ce qu’il y avait de plus écoeurant." (pp. 30-31)

Traunstein, c'est aussi l'école, que Thomas déteste, et ce qui est pire encore, dans l'Allemagne de la fin des années 1930, les séances obligatoires d'entraînement du Jungvolk, l'équivalent pour les enfants des jeunesses hitlériennes. Par contraste, les moments que le jeune garçon passe avec son grand-père dont les opinions bien tranchées l'influencèrent durablement, et leurs promenades qui "n’étaient constamment pas autre chose qu’histoire naturelle, que philosophie, mathématiques, géométrie, pas autre chose qu’un enseignement qui remplissait de bonheur." (p. 77), n'apparaissent que plus lumineux, des instants de répit sans lesquels Thomas Bernhard n'aurait peut-être – du moins le pensait-il - pas résisté à la barbarie ambiante de cette période. Ce sont à vrai dire les rares points lumineux dans la longue coulée verbale qu'est "Un enfant" dont le texte s'étire en un seul et unique paragraphe sur plus de 150 pages. Un récit souvent âpre et dur qui, sans nul doute, en dit long, très long, sur son auteur, son goût de la solitude et sa détestation de ce qu'il désignait sous le nom d'esprit petit-bourgeois.

Extrait:

"J’avais atteint un échelon dangereux de ma carrière de criminel. J’avais démoli la précieuse bicyclette, sali et déchiré mes vêtements, trahi de la façon la plus abjecte toute la confiance mise en moi. Le mot de repentir, instantanément je le trouvai déplacé. Tout en poussant mon vélo à travers l’Enfer, je calculais et recalculais tout sans cesse du commencement à la fin, j’additionnais, divisais, soustrayais, le verdict devait être effrayant. Le mot impardonnable marquait constamment ces pensées. A quoi cela servait-il que je pleure et que je me maudisse? J’aimais ma mère mais je n’étais pas pour elle un fils chéri, rien n’était simple avec moi, tout ce qu’il y avait de compliqué de mon côté était au-dessus de ses forces. J’étais cruel, j’étais abject, j’étais sournois et, c’est le pire, j’avais été fait ni vu ni connu. Quand je pensais à moi-même, j’étais rempli de dégoût." (pp. 17-18)

D'autres livres de Thomas Bernhard, dans mon chapeau: "Avant la retraite", "Maîtres anciens", "Le naufragé" et "Des arbres à abattre".

Thomas Bernhard était l'auteur des mois d'octobre et novembre sur Lecture/Ecriture.

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25 novembre 2010

Un film très littéraire

19182433_jpg_r_160_214_b_1_CFD7E1_f_jpg_q_x_20091013_032433"Bright Star" de Jane Campion,
avec Abbie Cornish et Ben Whishaw

En portant à l'écran les deux dernières années de la vie de John Keats, et l'histoire d'amour qui le lia à la jeune Fanny Brawne, amour impossible parce que le manque d'argent, les regards de leur entourage - les deux jeunes gens étaient si différents - et surtout la tuberculose en avaient décidé ainsi, la réalisatrice de la mémorable "leçon de piano" nous offre avant tout une lecture vibrante des oeuvres du jeune poète anglais. Tout - la vie dans ses plus menus faits, la maladie, l'amour - nous y ramène continuellement. Et les mots du poète scandent le film qui leur prête un écrin juste et sobre, tout entier à leur service. Film donc très littéraire, "Bright Star" touchera peut-être les lecteurs de poésie plus encore que les cinéphiles, ou en tout cas - et j'en suis - les cinéphiles-lecteurs-de poésie. Pour ces spectateurs-là, c'est un film à voir, sans hésitation, et - sans discussion possible - dans sa version originale!

"Bright Star" était programmé cet été au cinéma Arenberg, dans le cadre du festival Ecran total.

24 novembre 2010

... et R.C. expurgé, corrigé, coupé et amputé

"Parlez-moi d'amour (Oeuvres complètes, t. 2)" de Raymond Carver
3 étoiles41HiHKPs5kL__SL500_AA300_

Editions de l'Olivier, 2010, 187 pages, isbn 9782879296609

(traduit de l'Anglais par Gabrielle Rolin)

Publiées pour la première fois aux Etats-Unis chez Alfred A. Knopf en 1981, par les "bons" soins de Gordon Lish, les nouvelles de "Parlez-moi d'amour" sont les mêmes – et présentées dans le même ordre - que celles du recueil "Débutants", publié lui seulement en 2009 et dont je vous ai déjà parlé. Ce sont les mêmes nouvelles, oui... Mais pourtant on peine à voir la ressemblance et ce n'est pas seulement – loin de là – parce que certaines d'entre elles se voient ici affublées d'un autre titre.

Adepte d'un certain minimalisme littéraire, Gordon Lish s'est si bien acharné à condenser les textes que Raymond Carver lui avait confiés – tantôt en en coupant de longs passages, tantôt au contraire en explicitant, noir sur blanc et les points sur les "i", ce que leur auteur n'avait pas jugé bon d'expliquer aussi clairement à ses lecteurs - que certains en deviennent tout simplement méconnaissables. "Le bain" (paru sous le titre "Une petite douceur" dans "Débutants") se voit ainsi privé de toute sa seconde partie et donc de son dénouement. Et parlant de dénouement, si celui de "Je dis aux femmes qu'on va faire un tour" est conservé dans la version révisée par Gordon Lish, ce dernier a tellement charcuté la lente montée des frustrations, le lent crescendo vers l'horreur qui assurait tout à la fois la cohérence et la richesse du texte de Raymond Carver, qu'il est bien difficile d'encore y croire. "Rencontre entre deux avions" n'est pas beaucoup mieux loti, où un père tente certes de confier à son fils les circonstances de l'adultère qui a mené à son divorce, mais où il n'est pas question des conséquences autrement plus dramatiques de son faux pas - conséquences qui rendaient cette nouvelle si bouleversante dans sa version originelle (voir "L'incartade" dans "Débutants"). Et du trouble et de la peur de plus en plus prégnante de l'épouse de "toute cette eau si près de chez nous", il ne reste plus rien dans la version corrigée de "Toute cette eau si près de la maison" qui en perd littéralement tout intérêt.

Peut-être aurais-je fait preuve de plus d'indulgence envers les textes de "Parlez-moi d'amour" si je n'avais pas découvert d'abord leur version non expurgée, publiée dans "Débutants". Et il est bien certain que les textes de Raymond Carver édités par Gordon Lish ne sont pas devenus pour la cause foncièrement mauvais. Ils ne sont d'ailleurs pas vraiment plus lisses que leurs versions orginelles. Non, c'est l'émotion qui n'y est plus. Et la lecture en devient par conséquent beaucoup moins inconfortable. Mais est-ce bien ce que nous voulons, nous, lecteurs? Pour ma part, je ne le pense pas. Et je ne peux que souscrire aux jugements de Pierre Maury [1] – "Lish a abîmé plutôt qu'amélioré Raymond Carver" – et d'Olivier Cohen, l'éditeur français de Raymond Carver [2] – "En général, Lish a supprimé tout ce qui ressemblait à une émotion. D'un texte vibrant d'énergie et d'affects, il a fait un objet froid et minimaliste, énigmatique voire même incompréhensible." 

[1] Pierre Maury, "Le vrai Raymond Carver en édition intégrale", Le Soir du vendredi 19 novembre 2010
[2] Olivier Cohen, "Plus près de O'Connor que du minimalisme", entretien paru dans Le Soir du vendredi 19 novembre 2010.

Extrait:

Incipit de la nouvelle "Et si vous dansiez?"

"Dans la cuisine, il se versa un autre verre et regarda le mobilier de la chambre à coucher qui se trouvait dans le jardin, devant la maison. Le matelas était nu et les draps aux rayures multicolores pliés sur le chiffonnier, à côté des deux oreillers. A ce détail près, les choses avaient vraiment la même allure que dans la chambre – une table de chevet, une lampe pour lire de son côté à lui, un autre chevet, une autre lampe, de son côté à elle.
Son côté à lui, son côté à elle.
Il y réfléchissait tout en sirotant son whisky.
Le chiffonnier se dressait à un mètre du pied du lit. Ce matin, l'homme en avait vidé les tiroirs dont il avait rangé le contenu dans des cartons entassés au salon. Près du chiffonnier, on voyait un radiateur d'appoint. Au pied du lit, il y avait une chaise en osier avec un coussin de tapisserie. Toute la batterie de cuisine étalait son aluminium sur une partie de l'allée. Une nappe de mousseline jaune beaucoup trop grande, c'était un cadeau, recouvrait la table et en cachait les côtés. Sur la table s'alignaient une fougère en pot, une boîte contenant de l'argenterie et un tourne-disque – des cadeaux, eux aussi."
(p. 11)

Liste des nouvelles publiées dans "Parlez-moi d'amour":

- Et si vous dansiez?
- Le chasseur d'images
- Monsieur le Bricoleur
- Gloriette
- Toutes les petites choses que j'ai pu voir
- Rencontre entre deux avions
- Le bain
- Je dis aux femmes qu'on va faire un tour
- Bingo!
- Toute cette eau si près de la maison
- La troisième chose qui a tué mon père
- Une conversation sérieuse
- Retour au calme
- Un problème mécanique
- Au temps des oies sauvages
- Parlez-moi d'amour
- Un dernier mot

D'autres livres de Raymond Carver, dans mon chapeau: "La vitesse foudroyante du passé" et "Débutants"

24 novembre 2010

R.C. tel qu’en lui-même...

51_2BG2eZrNwL__SL500_AA300_"Débutants (Oeuvres complètes, t. 1)" de Raymond Carver
4 ½ étoiles

Editions de l’Olivier, 2010, 335 pages, isbn 9782879296593

(traduit de l’Anglais par Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso)

Le fait est bien connu des lecteurs de Raymond Carver: le nouvelliste dut le début d'une reconnaissance publique et critique à son editor (le mot anglais n'a pas la même signification que le terme français d'éditeur), Gordon Lish, personnage très influent dans les milieux littéraires américains des années 1970-1980, actif notamment auprès du magasine Esquire et de la prestigieuse maison d'édition Alfred A. Knopf. Critique littéraire avisé, défenseur de la première heure du mouvement Beat ou encore du romancier Richard Ford, Gordon Lish est aussi un adepte déclaré d'un certain minimalisme, et il a clairement imposé sa marque dans ce sens, lorsqu'il édita – en coupant et corrigeant à tour de bras - ce qui devait devenir "What we talk about when we talk about love"*, le seul recueil de nouvelles de R. Carver publié par ses soins en 1981. Et ce n'est qu'en 2009 que les textes de Raymond Carver, tels que celui-ci les avait pensés, écrits et voulus, virent enfin le jour chez Jonathan Cape sous le titre "Beginners".

C'est donc par une véritable découverte que les éditions de l'Olivier ont décidé d'entamer leur nouvelle publication des oeuvres complètes de Raymond Carver: en nous offrant pour la première fois en traduction française ces "Débutants", dix-sept nouvelles dont certaines, grâce au cinéma, paraîtront pourtant familières aux lecteurs de langue française. "Une petite douceur", histoire d'un couple dont le petit garçon se fait renverser par une voiture le jour de son anniversaire, a en effet été porté à l'écran par Robert Altman, en même temps que d'autres nouvelles de Raymond Carver, dans le très beau film choral qu'est "Short Cuts". Et plus récemment, c'est "Toute cette eau si près de chez nous" - où un couple entre dans une crise très profonde après que le mari, parti pêcher pendant tout un week end dans un coin sauvage avec une bande d'amis, n'aie pas jugé bon d'interrompre son excursion pour signaler immédiatement à la police la découverte du cadavre d'une jeune femme assassinée - qui s'est vu transposé en Australie sous le titre "Jindabyne".

Mais qu'elles nous semblent familières ou non, toutes les nouvelles de "Débutants" témoignent du même pouvoir de fascination, de la même capacité à emporter leur lecteur dans un univers tissé tout à la fois de vies ordinaires et de sentiments complexes et ambigus, sinon franchement contradictoires. Ce sont autant d'histoires de pauvres types rongés par l'alcool, de couples en pleine déglingue ou à tout le moins éprouvé par la maladie, tels Edith et James Packer, les deux héros amateurs de bingo de "Si tu veux bien". Et dans ce monde où nous transporte la plume de Raymond Carver, il n'est pas jusqu'aux objets inanimés, entassés sur la pelouse dans le paragraphe d'ouverture de la toute première nouvelle, "Si vous dansiez", qui ne se fassent porteurs de sens, frémissant d'émotions retenues: "A la cuisine, il se versa un nouveau verre et regarda les meubles de la chambre à coucher dans le jardin devant chez lui. Le matelas était nu et les draps aux rayures multicolores, posées à côté de deux oreillers sur le chiffonnier. En dehors de ça, les choses avaient à peu près la même allure que dans la chambre – table et lampe de chevet de son côté à lui du lit, table et lampe de chevet de son côté à elle. Son côté à lui, son côté à elle. Il y songea en sirotant le whisky. Le chiffonnier était à un mètre du pied du lit. Il en avait vidé les tiroirs dans des cartons, ce matin-là, les cartons étaient dans la salle de séjour. Il y avait un radiateur d’appoint à côté du chiffonnier. Un fauteuil de rotin avec un coussin de tapisserie au pied du lit. La batterie de cuisine d’aluminium brillant occupait une partie de l’allée. Une nappe de mousseline jaune, bien trop grande, un cadeau, recouvrait la table et pendait sur les côtés. Il y avait une fougère en pot sur la table, et aussi une ménagère, autre cadeau." (p. 7)

Emouvantes, les nouvelles de "Débutants" le sont au point qu'elles peuvent faire peur, et mal. Si terriblement humaines, jusque dans ce que l'Humain a de moins reluisant, elles flirtent parfois de si près avec l'insoutenable qu'on prendrait volontiers ses jambes à son cou pour s'en aller lire autre chose, tout comme – et pour les mêmes raisons que - le narrateur de "L'incartade", rebuté par la confession que lui livre son père, de son infidélité conjugale et de ses terribles conséquences: "J’avoue que j’ai le sentiment d’avoir mal agi ce jour-là à l’égard de mon père, de lui avoir peut-être fait faux bond à un moment où j’aurais pu lui venir en aide. Pourtant quelque chose d’autre me dit qu’on ne pouvait plus l’aider, que je ne pouvais plus rien pour lui, et que l’unique chose qui transparut entre nous au cours de ces quelques heures fut qu’il m’amena – me contraignit serait peut-être plus juste – à entrevoir mon propre abîme; et rien ne peut venir de rien, comme dit Pearl Bailey et comme nous le savons tous d’expérience." (pp. 63-64)

Liste des nouvelles publiées dans "Débutants":

- Si vous dansiez
- Dans le viseur
- Où sont-ils passés, tous?
- Gloriette
- Tu veux que je te fasse voir quelque chose?
- L'incartade
- Une petite douceur
- Je dis aux femmes qu'on va faire un tour
- Si tu veux bien
- Toute cette eau si près de chez nous
- Neuneu
- La tarte
- Le calme
- A moi
- Distance
- Débutants
- Un dernier mot

* En V.F.: "Parlez-moi d'amour"

L'avis d'Yvon

D'autres livres de Raymond Carver, dans mon chapeau: "La vitesse foudroyante du passé" et "Parlez-moi d'amour".

16 novembre 2010

Ciel étoilé

"Le ciel s'égouttait lentement, comme si l'on eût mis à sécher sur la ville une serpillière humide encore d'avoir été plongée dans un grand seau d'étoiles."

Lionel Bourg, "Le Chemin des écluses", Folle Avoine/La petite bibliothèque, 2008, p. 16

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15 novembre 2010

L’argile et l’homme: une longue histoire

"Argile aux cent visages – Histoire de la céramique à travers les âges" de Rudolf Weinhold
3 ½ étoiles

Editions de Leipzig, 1983, 244 pages, isbn 2865350495 81643_1_

(traduit de l’Allemand par Daniel Poncin)

Quoiqu’en dise ce cher Google, l’homme et l’argile partagent une longue histoire, où les propriétés cosmétiques et parapharmaceutiques de la seconde n’ont que fort peu de part*. Et c'est un pari parfaitement fou que de retracer, en seulement 244 pages, cette longue trajectoire commune. Des plantureuses statuettes féminines de la préhistoire aux carreaux colorés conçus par Antonio Gaudí pour le décor du parc Güell à Barcelone. En passant par les briques des ziggurats sumériens, les vases aux figures noires ou rouges de l'antiquité grecque, les sigillées gallo-romaines, les décors cordés des céramiques jômon du Japon, la faïence de Delft ou encore l'infinie délicatesse de la porcelaine chinoise...

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Statuette féminine paléolithique en argile cuite, 30000-25000 av. J.C., lieu de trouvaille Dolni Vestonice (Tchécoslovaquie) (p. 25)

Et pourtant, Rudolf Weinhold se tire plus qu'honorablement de l'aventure. Il réussit en effet, sans jamais sacrifier la clarté de l'exposé et l'aisance de la lecture, à nous donner un avant-goût de la prodigieuse diversité des techniques et des formes que recouvre le terme de céramique. On passera ainsi en revue les évolutions des procédés de mise en forme (colombins, tournage...) et la grande variété des couvertes (engobe, glaçures au sel, au plomb ou à l'étain...), au prix tout au plus de quelques raccourcis audacieux (mais si peu).

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Pièce faisant partie d'un service de Meissen décoré à l'or, maquette de Henry Van de Velde, 1904 (Munich, Neue Sammlung) (p. 216)

C'est dire que sous ses dehors un peu vieillot - la maquette de l'ouvrage affiche clairement une date de publication dans les années 1980 et ne correspond plus vraiment aux goûts actuels - "Argile aux cent visages" reste un bon livre introductif pour qui s'intéresse à l'histoire de la céramique.

* Googlez donc le mot "argile" et regardez ce qu'on vous propose ;-)...

11 novembre 2010

Une affinité élective

"L'autre jardin" de Francis Wyndham 517hv_2B40VuL__SL500_AA300_
5 étoiles

Christian Bourgois, 2010, 140 pages, isbn 9782267020878

(traduit de l'Anglais par Anne Damour)

J'ai dit ici-même tout le bien que je pensais de "Mrs Henderson et autres histoires", le très beau recueil de nouvelles publié en 1985 par Francis Wyndham, mieux connu par ailleurs comme critique et éditeur. Et voici que je suis tout autant tombée sous le charme de ce qui est pour l'instant son unique roman, paru lui en 1987, et qui à vrai dire ne m'a guère dépaysée. J'ai en effet retrouvé ici le même narrateur – ou presque –, esprit solitaire et réservé, adolescent dans les années 1930 puis très jeune homme alors que la deuxième guerre mondiale bat son plein. Et ce même milieu social – bourgeoisie aisée ou petite noblesse campagnarde – dont Francis Wyndham nous offre un nouveau portrait pénétrant, tout d'intelligence et de sensibilité, et teinté d'une nostalgie dont l'autre jardin se fait l'incarnation, ce "jardin dans la tradition classique, obéissant à un plan géométrique déjà passé de mode au milieu des années trente et qui le serait encore davantage par la suite: un carré presque parfait renfermant des ifs taillés en forme d'animaux, des bordures régulières, des parterres fleuris ovales ou en croissant, des cercles et des triangles de pelouse ornés de bains d'oiseaux et des allées rectilignes symétriques convergeant vers un cadran solaire central" (p. 12), jardin situé de l'autre côté de la rue par rapport à la maison familiale et chéri par le père du narrateur.

Mais plus encore que l'évocation teintée de mélancolie d'un monde disparu – comme l'autre jardin – dans la tourmente des années de guerre, Francis Wyndham nous donne avec son unique roman le récit d'une amitié, véritable affinité élective entre son narrateur et Kay Desmarest, de dix ans son aînée, la fille de voisins avec lesquels elle entretient d'ailleurs des relations des plus tendues. Fantaisiste et bohême, sensible sans doute plus que de raison, Kay ne satisfait pas à leurs attentes, à l'inverse de son très brillant frère aîné, Sandy, appelant ce commentaire: "Je me sentais confronté à quelque chose d'indiciblement triste, comme forcé d'assister à une scène de torture ou d'écouter une âme en enfer, et pourtant les paroles de Kay ne me surprirent pas outre mesure. Le sombre message qu'elles délivraient donnait une image directe et juste de la façon dont le monde peut apparaître à ceux qui sont secrètement handicapés par un tempérament particulier, et Kay était un exemple extrême dans lequel je reconnaissais certains traits du mien." (p. 89). Dans le caractère et la destinée - plutôt sombre, il faut bien l'avouer – de la jeune femme, le narrateur de "l'autre jardin" se reconnait en tout cas bien assez pour nous offrir un portrait d'une très rare finesse de perception d'un milieu dissimulant à peine sous ses dehors policés son absolu manque de tendresse pour ses vilains petits canards, si touchants soient-ils...

Extrait:

"Kay était tout aussi muette à propos de ses amants passés, qui restaient tout aussi anonymes et dont les traits distinctifs n'étaient qu'esquissés. Je pouvais dire, cependant, qu'il y en avait eu un certain nombre – un homme marié, un autre qui préférait la compagnie des hommes, un homme à femmes, un gentleman-rider, un irrésistible coureur de jupons, un cas sans espoir, un mauvais choix, un bon tireur, un crétin délicieux. Certains de ces attributs pouvaient se retrouver dans la même personne – mais d'eux comme d'autres détails je n'étais jamais sûr. Ce manque de précision ne m'irritait pas, tant Kay évoquait avec précision l'atmosphère sentimentale qui les entourait. Quelque chose – une bribe de chanson, un nom aperçu dans un journal, une vue par une fenêtre, le sifflement d'un train – pouvait réveiller sa mémoire; son visage prenait cette expression faussement contrite, nostalgique, secrète que je connaissais bien maintenant. Elle murmurait une phrase à peine intelligible suggérant un regret affectueux; et je sentais qu'elle m'avait communiqué l'essence même de sa relation passée avec un personnage masculin imprécis dont je n'avais pas besoin de connaître quoi que ce fût de plus concret, sinon que Kay s'en était souvenue à ce moment-là." (pp. 50-51)

10 novembre 2010

Potales namuroises (3)

Plus rarement, la Vierge à l'Enfant cède la place à un autre saint, par exemple à Saint-Roch, son bubon et son chien....

 

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Statuette de St-Roch ornant une façade de la rue du Président, Namur (cliché Fée Carabine)

Potales namuroises (1) et (2)

8 novembre 2010

Dans l'atelier de James Ensor

444121_EN"Ensor démasqué",
Espace culturel ING, Bruxelles,
Jusqu'au 13 février 2011

Dernière en date dans la série des expositions suscitées par le cent-cinquantième anniversaire de la naissance de James Ensor, bénéficiant du prêt du très riche fond Ensor des Musées des Beaux-Arts d'Anvers (actuellement fermés pour d'importants travaux de rénovation), "Ensor démasqué" est peut-être la plus réussie et la plus passionnante de toutes. C'est en tout cas celle qui permet le mieux à ses visiteurs de pénétrer dans l'intimité de l'atelier de l'artiste, et de l'y suivre d'un bout à l'autre de ses apprentissages, de ses expérimentations et de ses ressassements, et cela en passant en un clin d'oeil des dessins aux peintures exposés ici côte à côte.

On retrouvera donc dans l'exposition bruxelloise le James Ensor bien connu, l'artiste grinçant et original, peintre des masques et des squelettes, à côté du jeune peintre paysagiste des débuts, explorant sa ville d'Ostende sous toutes ses coutures: ses ruelles, ses toits, sa plage et ses cabines. Mais on y découvrira aussi un merveilleux coloriste ("La mangeuse d'huîtres") et un artiste très attentif aux oeuvres des maîtres du passé (Rembrandt, Frans Hals...) qu'il a beaucoup copiés - ou du moins croqués - dans le but d'en apprendre l'art de la composition ou le sens de la lumière. Démasqué, James Ensor l'est donc bien par cette très belle exposition qui nous permet enfin d'assister, comme de l'intérieur, à la construction de sa personnalité et de son oeuvre. Et c'est à voir, absolument. 

Le site officiel de l'exposition

Vous trouverez aussi, dans mon chapeau, un billet consacré à l'exposition "En visite chez James Ensor".

7 novembre 2010

Le malaise identitaire d’une génération

"Un juste repos" d’Amos Ozun_juste_repos20100424
4 étoiles

Gallimard/Folio, 2007, 465 pages, isbn 9782070389346

(traduit de l’Hébreu par Guy Seniak)

"Un juste repos", ou plutôt leur juste place, c’est ce que recherchent tout aussi bien Jonathan Lifschitz ou Azaria Guitline, fut-ce par des voies diamétralement opposées. Car, alors que Jonathan n’a de cesse de quitter le kibboutz où il est né, et de partir sans se retourner laissant derrière lui ses parents et son épouse Rimona, Azaria, lui, aussi épouvantable bavard que Jonathan n’était taiseux – un trait de caractère qu’Amos Oz nous restitue de manière criante de vérité, non sans flirter avec l’insupportable ;-) -, n’a de cesse de se faire admettre parmi les membres de ce même kibboutz et de cette famille qu’il a choisie pour sienne.

Mais s’il croise ici les destinées contraires de ces deux hommes, avec en toile de fond un tableau doucement ironique de la vie d’un kibboutz, de ses rivalités rentrées, ses cancans et médisances, Amos Oz dépeint plus sûrement encore dans "Un juste repos" le malaise d’une génération qui est en fait la sienne, la deuxième génération de colons juifs en Palestine, la deuxième génération de citoyens israéliens qui ne se reconnait plus dans les aspirations, les combats et le mode de vie que ses aînés lui avaient inculqués depuis son plus jeune âge, ainsi que le constate Jonathan: "Ses principes et ses convictions s’effaçaient, laissant la place à une terrible douleur. Une douleur semblable au hurlement perçant des sirènes et qui, même quand elle faiblissait – pendant sa journée de travail ou ses parties d’échecs – lui vrillait encore le ventre, la poitrine, la gorge." (pp. 23-24)

Au travers des soubresauts que connaissent les vies de Jonathan, d’Azaria et de leur entourage – qu’ils relèvent de leur intimité ou d’une situation politique tendue, marquée d’ailleurs par le déroulement de la guerre des six jours -, c’est donc un véritable mal être qui se fait jour au fil des pages d’"Un juste repos", en même temps qu’un cheminement – peut-être - vers l’apaisement. C’est une aventure humaine, en somme l'une des mieux partagées au monde, dont Amos Oz recrée ici tous les méandres sans rien omettre de sa complexité, de ses hésitations, ni de ses tâtonnements, y dégageant la matière d'un roman subtil et juste qui, s’il ne vous séduira sans doute pas d’un bout à l’autre – Ah, les épouvantables logorrhées d’Azaria! – continuera néanmoins à distiller ses richesses longtemps encore après que vous en ayez tourné la dernière page.

Extraits:

"Et toi, tu vas changer totalement d’existence, tourner une nouvelle page. Tu seras libre. Et ce monde que tu abandonneras continuera à vivre, sans toi: une foule d’objets personnels qui te seraient inutiles là où tu iras, des proches qui se sont toujours conduits à ton égard comme si tu leur appartenais – simple outil entre leurs mains pour la réalisation d’un idéal qui te demeure incompréhensible; des odeurs que tu as appris à aimer, le journal des sports que tu as l’habitude de lire de la première à la dernière ligne. En voilà assez. Abandonne cette vie à elle-même! Il ne t’est plus possible de faire encore et toujours des concessions. Tu dois enfin ne dépendre que de toi, car tu n’appartiens qu’à toi." (p. 33)

"Pour moi, je n’ai pas honte de l’écrire, qu’ai-je à faire d’une vision, d’une envergure? Ma vie s’est déroulée ici au rythme d’une fanfare martiale comme si la mer, la montagne, les étoiles n’existaient pas, comme si l’on avait réussi à bannir définitivement de ce monde la souffrance, la vieillesse et la mort et que l’univers entier ne fût plus que le théâtre d’affrontements idéologiques entre factions rivales. J’ai depuis longtemps renoncé à engager Julek et sa vieille garde à faire preuve d’un peu de compassion. De la compassion, voilà ce qui me reste après leurs glorieuses marches. Nous en avons tous besoin car sans cela l’envergure et la vision risquent de se nourrir de chair humaine." (p. 288)

D'autres livres d'Amos Oz, dans mon chapeau: "Une histoire d'amour et de ténèbres", "Les voix d'Israël", "Mon Michaël" et "Scènes de vie villageoise".

Et d'autres encore sur Lecture/Ecriture.

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