Quand la mer prend les corps...
"L’immense abandon des plages" de Mylène Durand
5 étoiles
Editions de la Pleine Lune, 2009, 103 pages, isbn 9782890241930
L’île du Havre-Aubert, ses falaises, ses dunes battues par le vent. C’est dans ce lieu hors du monde que vit la famille – le père, pêcheur, deux filles et un fils - dont Mylène Durand a choisi de nous conter l’histoire au fil d’un récit à trois voix, les voix des deux filles, Claire et Elizabeth, dont l’une est restée sur l’île tandis que l’autre est partie étudier à Montréal, et une troisième voix, poétique, animée d’un souffle plus grand qu’elle, porteuse d’un savoir qui la dépasse, telle la voix du choeur de la tragédie antique. Trois voix pour nous conter l’épreuve du deuil qui touche cette famille, depuis la mort de la mère qui est tombée – s’est jetée ? - du haut des falaises, happée par la mer qui a emporté son corps.
C’est qu’aux îles de la Madeleine, quand la mer prend les corps, elle ne les rend pas toujours, ou alors méconnaissables, laissant les proches des disparus aux prises avec une absence insondable, dont ils ne savent que faire, ainsi que le constate Claire: "Parfois, j’oublie que je ne suis pas la seule à avoir vu la mort de près. Nous ne sommes pas la seule famille esseulée. Nous sommes quatre éléments prisonniers autour d’un cinquième. Cette mère défunte. Son cadavre traîne autour des Iles, autour de nous. Il nous empêche d’avancer. Maman, où es-tu? Si seulement tu étais réapparue." (pp. 73-74) Et pour la famille de Claire, comme pour les autres familles endeuillées de l'île, c'est le silence qui devient la règle: on ne parle bientôt plus des disparus.
Sous la plume d’emblée très singulière de Mylène Durand - jeune auteur née à Joliette, dans le Sud-Ouest du Québec, en 1982 -, il semble ce soit finalement à la voix de la mer elle-même, ou à celle du vent qui balaie inlassablement les plages de l’île du Havre-Aubert qu’il revienne de dire – ou de chanter - l’absence, le manque, la solitude et l’attrait vertigineux du vide qui guette le promeneur qui se serait imprudemment aventuré au sommet des falaises. Et ce chant si singulier, oui, inquiétant et captivant, se révèle aussi d’une austère beauté qui n’appartient qu’à lui.
Extrait:
"Ici, c’est le commencement du monde, où la terre et le ciel s’entremêlent. les vagues sont toujours les premières, les vents tournent autour des îles, captivés, prisonniers. Il y a aussi les enfants. Ils lancent des cailloux dans l’eau, comme autant de souvenirs lourds qui, silencieux, s’enfoncent dans les profondeurs. Les roches font quelques remous, puis coulent lentement jusqu’au fond. Il n'en reste plus rien: rien que l’haleine âcre de la mer, le souffle infatigable du vent un peu fou.
Ici, le vent est puissant. Il balaie, s’excite, déferle, bouscule, fracasse. Aux Iles-de la Madeleine, la bise est extrême. Surtout à Bassin, île du Havre-Aubert. Le vent siffle à travers la brume du matin. Il est toujours là, jour et nuit, avec les habitants et avec la mer, portant leurs souffles emmêlés. Il prend les habitants à la gorge. S’enroule autour de leurs cheveux, s’immisce sous leurs manteaux, fait virevolter tout ce qu’il trouve sur son passage brusque. Il faut se cacher, se serrer les uns contre les autres, se cramponner à n’importe quoi. Il faudrait pouvoir ancrer les pieds dans la terre rouge. Mais elle se fendrait. Il faut être solide, aux Iles. Il faut résister. Tous ces oiseaux, contre les récifs rassurants." (pp. 13-14)










