"Cherokee" de Jean Echenoz313VYTBYYTL__SL500_AA300_
3 étoiles

Les éditions de minuit, 1983, 247 pages, isbn 2707306533

"Un jour, un homme sortit d’un hangar. C’était un hangar vide, dans la banlieue est. C’était un homme grand, large, fort, avec une grosse tête inexpressive. C’était la fin du jour.
L’homme était vêtu d’un pull-over tricoté à la main, à rayures jaunes et rouges, sous un imperméable en feuille plastique souple, opaque, avec des côtes impressionnées imitant un tissage gabardine. Un petit chapeau de pluie s’étalait comme un petit poisson plat sur le sommet de son crâne. Il venait de dormir cinq heures d’affilée au fond du hangar, et maintenant il marchait en jetant de fréquents regards à gauche, à droite, derrière lui. Il se méfiait. Il avait volé la veille une somme importante, il craignait d’être reconnu, il ne voulait pas qu’on l’arrête; il ne voulait pas qu’on lui reprenne l’argent.” (p. 7)

 Comment prendre au sérieux un voleur qui se cavale avec un poisson plat sur le sommet du crâne? Cela commençait bien, et tout, dès le début de ce roman couronné par le prix Médicis en 1983, était dans la manière, le ton tout à la fois distancié et teinté d’une ironie légère. Faux polar qui ne se prend jamais au sérieux,  “Cherokee” distille un charme, une petite musique séduisant. Il y flotte dans l’air quelques standards de jazz. Et l’on y croise tour à tour des privés, un perroquet volé, un charmant dilettante, une femme fatale et un cousin malveillant... Mais las!, au fil de cette histoire aux détours aussi imprévisibles qu’invraisemblables, c’est la distanciation qui l’emporte. Sur la distance, le plaisir du jeu ne suffit pas à  retenir l’attention. Et l’on se déprend insensiblement de ce qui finit par s’imposer comme un exercice de style quelque peu stérile, fut-il mené avec un brio incontestable qui méritait sans doute bien un prix littéraire...

 Du même auteur, j’avais vraiment préféré “Ravel” où toute l’inventivité, la distanciation et le sens du jeu déjà présents dans “Cherokee” se trouvent mis au service d’une véritable histoire, et d’émotions plus vraies.