Dans mon chapeau...

16 mai 2012

L'art et la beauté

"L’Invention de la vérité" de Marta Morazzoni51KIaJCAQvL__SL500_AA300_
4 étoiles

Actes Sud, 2009, 152 pages, isbn 9782742783625

(traduit de l’Italien par Marguerite Pozzoli)

Deux fils s’entretissent au long de ce bref roman: je n’oserais dire deux récits tant l’un comme l’autre sont dépourvus de ce que l’on pourrait qualifier d’intrigue, bien plutôt l’évocation de deux moments éloignés dans le temps mais qui s’offrent l’un à l’autre comme un écho. La création de la tapisserie de Bayeux - broderie sur toile de lin dont l’histoire demeure à vrai dire incertaine mais que l’imaginaire populaire attribue le plus souvent à Mathilde, épouse de Guillaume le Conquérant, duchesse de Normandie et reine d’Angleterre – se pose ainsi en contrepoint de l’ultime visite de John Ruskin à Amiens et à sa cathédrale à laquelle il consacra l’un de ses ouvrages les plus célèbres.

Partant de cette volonté - qui fut peut-être commune aux commanditaires des deux chefs-d’oeuvre évoqués – d’atteindre à “une écriture lisible pour tous, et tous s’en approcheraient avec émotion, avec dévotion. Elle imaginait un livre universel indéfini, parfait, dont aucune langue ne fût exclue, auquel aucune oreille ne pût rester sourde.” (p. 13), Marta Morazzoni tisse plus d’une correspondance entre leurs deux époques, y nourrissant une réflexion subtile et délicate sur l’art, la création et la beauté, dans ce qu’elle a de plus ténu et de plus évanescent. Et c’est sans doute là, plus que dans la présence dans ces pages de John Ruskin que Marcel Proust admirait tant, qu’il faut trouver la source de cette envie tenace de me replonger dans “La Recherche” que j’éprouve depuis que j’ai tourné la dernière page de “L’Invention de la vérité”... Au cours du flux de ses longues phrases, Marta Morazzoni a su tisser son roman d’instants de grâce, des reflets d’une émotion brève et fragile, beauté en un temps suspendu où les fils de laine de la tapisserie de Bayeux et les dentelles de pierre de la cathédrale d’Amiens reprennent le rôle autrefois dévolu à “un petit pan de mur jaune”. Peut-on donc faire plus beau compliment au bref roman de Marta Morazzoni que d’y retrouver entre les lignes l’ombre de Proust ?

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La tapisserie de Bayeux (détail) (source)

 Extrait:

 "En contemplant la masse de la cathédrale, l’idée lui apparut, claire, naturelle, d’un temps de paix et de concorde, non pas un âge de l’or, qui induit toujours à la tentation d’une mauvaise richesse, mais un âge des étoffes, des toiles, des broderies, une époque paisible et patriarcale, comme depuis son adolescence, peuplée de femmes, d’une femme enfin, lui était-il arrivé de penser, dilatant au-delà des limites de sa maison l’expérience du monde. Ainsi, tout en s’attardant sur la place silencieuse et en suivant la boucle du fleuve au pied de la colline, il pouvait sans peine animer une mosaïque de silhouettes affairées, s’interpellant, pendant que derrière celles-ci, encore informes, se développait la première géométrie de l’église, la masse des murs extérieurs qui culminaient dans les poutres du bois de la voûte, sous lesquelles serait conservée la précieuse relique de la tête de saint Jean-Baptiste. C’était un monde purement imaginaire, auquel Amiens n’avait peut-être jamais correspondu, tout comme la Florence de Dante, que Ruskin idolâtrait, ou la Venise des doges, ou Dieu sait quel autre lieu en une époque idéale de bonne gouvernance ; si tant est qu’il ait jamais existé une bonne gouvernance." (pp. 106-107)

L'avis de Dominique



09 mai 2012

Parfums de Madagascar (1)

Aux yeux de jais, de jade, si calme qu'on l'a dit folle, un sommeil de volcan, au zénith un silence, là, dans l'éclat du soleil à charrier l'eau des lits (cendre, sable et limon), à dresser le poil fou de la barbe et du sexe en soufflant, vêtue de son seul rire où d'autres joueraient des cils.

Ben Arès et Antoine Wauters, "Ali si on veut", Cheyne, 2010, p. 21

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06 mai 2012

Ni regret, ni souvenir

"Au pays des fainéants sublimes" de Jean-Marie Laclavetine41otJVp9c2L__SL500_AA300_
3 étoiles

Gallimard/Le sentiment géographique, 2011, 231 pages, isbn 9782070135387

Au moment de partir arpenter les sentiers de Touraine, en compagnie d’un écrivain bordelais de naissance, tourangeau d’adoption, l’on devait bien s’attendre à ce que la promenade tourne à l’hommage pour un terroir reconnu autant pour ses productions littéraires que viticoles. Et sans doute les esprits de François Rabelais et d’Honoré de Balzac ne sont-ils jamais bien loin au long de ce périple qui nous amènera aussi à croiser la route d’Henry James – qui réserva une part substancielle de son délicieux "Voyage en France" à la vallée de la Loire. Mais plus encore, c’est un certain art de vivre – une certaine douceur paresseuse – que Jean-Marie Laclavetine semble avoir voulu faire revivre au fil de pages tissées de visites chez ses amis, de clichés immortalisés par Jean-Luc, l’ami photographe et compagnon de voyage, ou de retours sur des sites chers à leur coeur à tous deux. C’est ce qui fait le charme de ce périple "au pays des fainéants sublimes". Et c’est aussi ce qui en fait les limites.

Du charme et de la douceur, ce livre en a à revendre, qui regorge de jolis moment piqués au vol, d’un pique-nique les pieds dans l’eau jusqu’à un irrésistible défilé de mode bovine. Et sa lecture ne laissera certainement ni amertume ni regret. Mais plusieurs jours après en avoir tourné la dernière page, j’en suis déjà à me demander s’il me laissera tout simplement quelque souvenir que ce soit, ou s’il s’en ira rejoindre la troupe de ces lectures certes agréables mais surtout anecdotiques et si vite oubliées? La douceur du Val de Loire ne méritait-elle pas de laisser une empreinte plus profonde? Et la plume de Jean-Marie Laclavetine ne pouvait-elle vraiment pas mieux lui rendre justice ?

Extrait:

"A Saché, nous y allons, oui, mais il serait dommage de ne pas profiter des haltes que nous suggère la fantaisie du paysage ou la rencontre d’un site particulier. Regardez ce creux que fait la route, là, avec à droite une échappée sur les prairies mouillées, à gauche un vallon où ruminent des vaches blanches. Elles portent avec élégance des manchons de boue jusqu’à mi-cuisseau, et nous toisent avec ce regard tendre et attristé qui fait fondre. Pour rejoindre un enclos un peu plus haut, elles doivent passer un petit ruisseau à gué, près de la route. Voilà typiquement le genre de scène qui intéresse Jean-Luc, et le crachin ne l’arrêtera pas. Il va falloir sortir de la voiture en évitant la chute dans un fossé humide, puis tenir en grelottant un parapluie au-dessus du 6x6 Hasselblad qui, contrairement aux êtres humains, mérite d’être soigneusement protégé des intempéries. Je râlerais bien en peu, mais en vérité ce défilé de mode bovine me réjouit." (pp. 133-134)

Jean-Marie Laclavetine était l'auteur des mois d'octobre et novembre 2011 sur Lecture/Ecriture

02 mai 2012

Une langue commune?

"Les langues paternelles", dans une mise en scène d'Antoine Laubin,
avec Hervé Piron, Vincent Sornaga et Renaud Van Camp

Grand Manège, Namur, le 28 avril 2012

Parce qu'il apprend la mort de son père le jour-même où il avait emmené ses enfants visiter le futuroscope de Poitiers, l'esprit de David part en vrille entre règlement de comptes et réflexion sur la filiation et la paternité. C'est que le paternel défunt n'était pas un cadeau, qui avait fuit le domicile familial où il revenait pourtant souvent, prendre un repas à défaut d'autre chose... Et c'est que les enfants non plus ne sont pas faciles tous les jours, avec cette irritante manie de ne pas lâcher une question avant d'y avoir reçu une réponse satisfaisante.

L'art difficile d'être fils et père aurait pu sans doute se parer de tous les attraits d'une expérience universelle. Mais il n'en est rien ici, tant les langues paternelles restent au niveau étroit d'un individu, David Serge (alias Daniel Schneidermann) dont Antoine Laubin et Thomas Depryck adaptaient le roman éponyme. Ni l'inventivité de la mise en scène, ni l'engagement sincère des trois comédiens n'y changeront rien: au piège de l'incommunicabilité dont elles faisaient leur pain béni, ces "langues paternelles" n'offriront qu'une conclusion en demi-teintes à une saison théâtrale qu'auront marquée avant tout la poésie comme miraculeuse du "Kiss and cry" de Jaco Van Dormael et Michèle-Anne De Mey, et une magnifique interprétation de "Soudain, l'été dernier" portée par une frémissante Magali Pinglault.

Présentation du spectacle sur le site du Théâtre Royal de Namur

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01 janvier 2012

Un flot de sensations

"Ali si on veut" de Ben Arès et Antoine Wauters41Pm-sseAGL__SL500_AA300_
5 étoiles

Cheyne, 2010, 61 pages, isbn 9782841161560

Rien, vraiment, ne peut préparer le lecteur à ce qui l’attend sous la couverture de ce mince volume: une immersion dans une atmosphère tropicale – quelques détails, pour peu qu’on s’y attache, pointent vers Madagascar -, un flot de sensations, de saveurs, de parfums, la main caressant le fil du bois, la chaleur de la pierre, l’oeil noyé de couleurs. Et d’un bref poème, d’un fragment à l’autre, un guide, si l’on veut, Ali qui s’y dissout, affleure, émerge au fil d’un parcours qui défie tout résumé, a fortiori toute rationalisation.

C’est la vie qui fuse dans ces pages. C’est la vie qui bat, pulse, jaillit de la décomposition même, de l’humus, de la végétation morte. C’est la vie qui s’écoule et qui brûle, et qui ne se laisse pas réduire, à rien. Ça se dévore d’un trait. Ça vous submerge. Ça se savoure, aussi, par petites bouchées picorées au hasard. C’est flamboyant, irrésistible. Et magnifique.

Extrait:

"Ne sait plus qui, ni quoi, ne scrute, ne cherche plus. De babil à babil, en toute cécité. Sans propriétés fixes, Ali, sans valeurs de soi fichées en terre, figées en dur mais les cycles, les mouvances en son sein, qui affleurent, les fondations de l’obscur, du poème.

Si l’instant s’étend, se prélasse; s’il se bouche, se rapetisse; s’il est fugace, esquive, se confond avec lui. Rouge, jaune, orange sous les gris de saison, sous la cendre. La pourriture, la vie grouillante dans l’humus, le corps portant. Ne pipe mot, écoute les mues si les mots manquent."
(pp. 44-45) 

Un autre extrait, dans mon chapeau: ici



26 décembre 2011

Parce que nous n'aurons pas de Noël blanc...

Sous le pinceau de Pierre Breughel l'Ancien, voici quelques plaisirs d'hiver pour un Noël que j'espère très joyeux, et une nouvelle année que je vous souhaite riche de belles découvertes littéraires et artistiques!

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Pierre Breughel l'Ancien, "Le dénombrement de Bethléem (détail)", Musée Royaux des Beaux-Arts, Bruxelles (source)

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26 novembre 2011

Noir, corsé... Féroce!

"Toxic Blues (Jack Taylor, 2)" de Ken Bruen51cSNPl2tFL__SL500_AA300_
4 étoiles

Gallimard/Folio policier, 2008, 354 pages, isbn 9782070344482

(traduit de l’Anglais par Catherine Cheval et Marie Ploux)

"Après ma mise à pied, j’avais progressivement glissé dans la spirale de l’enfer éthylique. Et je m’étais installé à Galway, détective privé et foireux dont les enquêtes avaient causé plus de dégâts que les crimes qu’elles devaient résoudre." (p. 14) Ces quelques mots par lesquels Jack Taylor se présente à ses lecteurs au moment d’entamer sa deuxième enquête ne pourraient tomber plus juste: sa précédente aventure avait laissé pas mal de bleus et de cicatrices, et s’était refermée sur le départ de notre héros pour Londres où il espérait panser ses plaies et commencer une nouvelle vie. Autant dès lors annoncer la couleur d’entrée: les choses ne se sont pas passées comme prévu, et – après un mariage malheureux et une nouvelle amitié avec un policier londonien tout aussi paumé que lui – Jack Taylor ne va pas, mais alors pas bien du tout! Ce qui ne l’empêchera pas de se lancer dans une nouvelle enquête, foireuse en effet, et causant plus de dégâts qu’elle ne résoudra de problèmes: une enquête concernant les meurtres en série dont sont victimes des tinkers puisque tel est le surnom (injurieux ou presque) que l’on donne en Irlande aux gens du voyage, une enquête qui se trouvera réduite, une fois encore, à la portion congrue d’un timide fil conducteur.

Car c’est décidément le ton personnel de Ken Bruen – noir de noir, amer, d’un humour désespéré, et foncièrement féroce – qui fait la singularité et le charme des enquêtes de ce "détective privé et foireux", tout à la fois alcolo et toxico. Le ton, le regard en coulisse sous les revers de la société irlandaise – une société dont l’âme se mourait par petits bouts sous les coups d’un supposé miracle économique dans "Delirium tremens", une société dont les laissés-pour-compte reprennent ici le devant de la scène -, et l’immersion dans les livres où Jack Taylor trouve son dernier et unique refuge, lisant avec frénésie comme si sa vie en dépendait, ainsi que le lui avait prédit l’ami-bibliothéquaire de sa jeunesse, lisant avec une boulimie qui fait flèche de tout bois: Lawrence Block, Raymond Chandler, Chester Himes tout comme - ce qui est plus surprenant – l’autobiographie de Thomas Merton, moine trappiste américain et, si l’on en croit la fiche qui lui est consacrée sur wikipedia, l’un des auteurs spirituels catholiques les plus influents du XXème siècle. Voilà un plaisir de lecture dont je commence tout doucement à mesurer les effets addictifs ;-).

Extrait:

"L’enterrement était impressionnant, probablement le plus important que j’aie jamais vu. Et Dieu sait qu’en la matière je m’y connais. Il m’arrive même de me prendre, moi aussi, pour un vieux cimetière rempli de cercueils. Mais l’enterrement d’un tinker est quelque chose d’unique. Un défi à la rationalité. S’il est vrai que la vie ne vaut que par le moment où on la quitte, alors les tinkers marquent sur tous les fronts. Des expressions comme «le clou du spectacle», «le summum», «le nec plus ultra» restent très loin du compte. Primo, il faut savoir qu’ils ne regardent pas à la dépense. Deuxio, jamais vous n’assisterez à une telle manifestation de désespoir. On dit que les pleureuses arabes détiennent le record en matière de démonstrations publiques. Mais les femmes du voyage les battent de cent coudées. Ce n’est pas tant leurs vêtements qu’elles déchirent, c’est leur âme qu’elles lacèrent. Dylan Thomas y aurait vu l’incarnation de la rage contre la mort de la lumière qu’il a décrite dans son poème." (pp. 83-84)

Pour en savoir un - tout petit - peu plus au sujet des "travellers", on peut se plonger aussi dans le très bon recueil d'articles de Nuala O'Faolain: "Ce regard en arrière et autres écrits journalistiques"

Un autre livre de Ken Bruen, dans mon chapeau: "Delirium tremens (Jack Taylor, 1)"

Et d'autres encore sur Lecture/Ecriture.

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18 novembre 2011

"Tes calmes mains sur toi"

Je jalouse ce soir le ventre de ta mère
Qui a pu te garder bien plus longtemps que moi.
Comme le paysan après son tour de terre,
Dors en paix, mon Gisant, tes calmes mains sur toi.

Demain je cacherai mes seins de pécheresse
Sous ma robe d'épouse en t'apportant le jour,
Et dans tes yeux de juste, oublieux des caresses,
Je reverrai l'ennui qui vient après l'amour.

Andrée Sodenkamp, "Femmes des longs matins", André De Rache, 1965, p. 17

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17 novembre 2011

Des voix qui bruissent, bruissent, bruissent, jusqu'à la folie

"Tu écraseras le serpent" de Yachar Kemal51ZERJ24KGL__SL500_AA300_
4 étoiles

Gallimard/Folio, 2005, 151 pages, isbn 207039283x

(traduit du Turc par Munevver Andac)

Ma dernière tentative pour approcher l'oeuvre de Yachar Kemal m'a portée vers ce bref roman – 150 pages à peine au compteur – dans l'espoir, qui s'est d'ailleurs vérifié, d'y trouver un texte plus dense, plus resserré, qui me révélerait l'auteur de "L'herbe qui ne meurt pas" sous un meilleur jour. Le terrain, pourtant, reste familier. C'est à nouveau une histoire de vengeance: une vieille femme dont le fils a été tué par l'amant de son épouse n'est pas satisfaite par l'exécution du meurtrier, et se met en tête d'obtenir aussi la mort de sa bru, Esmé, manipulant pour ce faire le jeune Hassan, le fils unique de cette dernière. Et ça se passe toujours dans la plaine de la Tchoukourova où le Djeyhan scintille de tous ses reflets argentés tandis que les aigles tournent en rond, au-dessus des rochers de l'Anavarza – il faut croire qu'ils aiment vraiment ça ;-)!

Mais si "Tu écraseras le serpent" joue toujours volontiers de la répétition et du ressassement qui prenaient dans "L'herbe qui ne meurt pas" des proportions proprement insupportables, ceux-ci ont cette fois pour effet de scander et de rythmer un roman coloré et sensuel, qui bruit continuellement des voix des villageois prenant parti les uns pour la mort d'Esmé, les autres pour la vie de cette jeune femme trop belle que la mort de son mari a de surcroît rendue fort riche. Chacun y va à tout instant de son avis, de ses expériences, superstitions ou histoires de fantômes, certains n'hésitant du reste pas à changer de camp d'un jour sur l'autre. On observe ainsi – impuissant et fasciné – comment ces voix qui bruissent, bruissent, bruissent sans arrêt amènent petit à petit un gosse ordinaire, au fond, et sans doute un peu déboussolé, vers la folie et vers le drame. Et – vraiment - c'est plutôt réussi.

Extrait:

"Il termina son pain beurré dans le jardin aux grenadiers. Il se sentait le ventre bien plein. Il saisit son fusil, puis le remit à sa place. Des reflets bleuâtres s'allumèrent, s'éteignirent, flamboyèrent à nouveau dans la nacre de la crosse. Un long moment, il contempla l'arme, immobile, les mains à plat sur le sol à ses côtés, la tête légèrement penchée vers la droite. Le fusil étincela, s'éteignit à nouveau. Sa mère allait et venait dans la cour. Qu'elle était belle! On aurait dit une petite jeune fille. Par contre, son père était très vieux, il avait la barbe et les cheveux tout blancs. Il s'en souvenait très bien, de son père... Sa mère avait les cheveux très, très longs, ils lui descendaient à la taille. Tout le monde le disait, sa mère était la plus belle femme de la Tchoukourova, la plus belle femme du monde peut-être. De tous les coins de la plaine, des gars venaient lui proposer le mariage. Mais sa mère éconduisait tous ses soupirants. Elle ne voulait pas se séparer de son fils unique. Car si jamais elle partait pour se marier, Hassan, lui, devrait rester au village. Ses oncles ne confieraient jamais Hassan à sa mère. Alors, elle ne se remariait pas, pour ne pas le quitter. Si elle se mariait et s'en allait vivre dans un autre village, elle ne reverrait plus Hassan, jamais plus." (pp. 13-14)

D'autres livres de Yachar Kemal, dans mon chapeau: "La légende du Mont Ararat" et "L'herbe qui ne meurt pas (Au-delà de la montagne, tome 3)"

Et d'autres encore sur Lecture/Ecriture où Yachar Kemal était l'auteur des mois d'avril et mai 2011

13 novembre 2011

Ni avec toi, ni sans toi

"Le répit" d’Hélène Lenoir416DW9MB3XL__SL500_AA300_
4 étoiles

Les éditions de minuit, 2003, 126 pages, isbn 2707318159 
 
Un répit. Deux semaines de tranquillité. C’est ce temps pendant lequel son épouse Véra séjourne chez leur fils Ludo, marié et installé en Finlande, que le narrateur du roman d’Hélène Lenoir pensait mettre à profit pour réaliser quelques travaux dans leur maison. Mais Véra a été victime d’un malaise. Des examens ont permis de déceler un problème cardiaque. Et Ludo paniqué de sommer son père – son père qui souffre d’une véritable phobie des voyages – de se précipiter à Helsinki, à l’hôpital, au chevet de son épouse qu’il ne peut en fait pas plus supporter qu’il ne peut se passer d’elle. Et réciproquement.

Tout au long des deux interminables journées du périple qui conduit son héros, en train via Paris, Liège et Hambourg, vers Helsinki, Hélène Lenoir nous livre la radioscopie de trente années d’une vie conjugale orageuse. Trente années de griefs, de reproches et de frustrations derrière les apparences impeccables – et auxquelles Véra attachait une telle importance - que ce couple, incapable pourtant de se séparer, a toujours présenté au monde extérieur: des apparences qui ont leur part sans doute dans la décision du narrateur de s’embarquer dans ce voyage dont l’idée seule le révulsait. Et tout au long de cette immersion dans l’ambigüité des sentiments de son héros, où la rancoeur se mêle à la lassitude, à l’inertie, sans doute aussi à la peur du changement et à un besoin qui ne dit pas son nom, on ne peut qu’admirer la maîtrise déployée par l'auteur, l’acuité de son regard et l’élégance de sa plume qui ne nous épargnent rien des tempêtes de la vie conjugale de Véra et de son époux tout en évitant de sombrer dans un grand déballage sordide. Maîtrise, vraiment, est le mot-clé pour décrire la réussite incontestable de ce beau roman, tendu et amer comme un café très serré.

Extrait:

"S’il prend le train et le bateau, en espérant qu’il acceptera au moins de prendre le ferry, mais tel que je le connais, il essaiera de suivre le plus possible la voie de terre, ces phobies qu’il a, c’est très ancien, c’est pour ça qu’il n’est jamais venu nous voir, pas moyen de le faire bouger, même pour notre mariage... Ma mère en a beaucoup souffert et puis elle a fini par le prendre au mot parce qu’il lui répétait qu’elle n’avait qu’à s’en aller sans lui, qu’il serait content au contraire qu’elle s’arrête de se croire obligée de lui sacrifier ses désirs de voyage, de lui faire constamment des reproches ou d’accumuler les ruses, plusieurs fois par an, elle ne pouvait pas s’en empêcher, l’aguichant, minauderies, caresses, si tu m’aimes vraiment, juste pour une fois, pour notre anniversaire de mariage, ce serait mon plus beau cadeau... Et toutes ces simagrées sous prétexte qu’ils étaient mariés et que c’était normal de faire ces choses-là en couple, sortir, partir, en couple, dehors, se montrer ensemble, c’était très important pour Véra, alors que dedans, ce qui se passait dedans... et ce bien avant qu’elle ne se mette à voyager, à sortir sans lui et sans gêne, sans arrière-pensée, se rendant vite compte qu’elle profitait cent fois plus de ces moments passés avec d’autres depuis qu’il ne l’accompagnait plus, grincheux, taciturne, bâillant ou regardant impoliment sa montre... mais à cette époque-là, refuser de se rendre à une invitation avec Véra déclenchait des drames, des scènes étalées sur plusieurs jours, à cette époque-là il ne supportait pas les châtiments qu’elle lui infligeait et notamment l’abandon du lit conjugal pendant presque un mois une fois." (pp. 9-10)

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