Dans mon chapeau...

07 octobre 2012

L'art et la conscience

"L’Arbre du Prince" de Torgny Lindgren
3 1/2 étoiles

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Actes Sud, 2001, 223 pages, isbn 2742733043

(traduit du Suédois par Marc de Gouvenain et Lena Grumbach)

Dix nouvelles à peine individualisées – rien ne les distingue qu’un simple numéro d’ordre – forment le corps de ce livre que l’on hésite à qualifier de "recueil", tant il donne l’impression d’un ensemble cohérent et indivisible. Pourtant, Torgny Lindgren balade allègrement son lecteur entre les lieux et les époques - de Paris (XIXème siècle) aux temps bibliques, de Vienne au Västerbotten, région natale de l’auteur -, entre le monde des artistes et celui de paysans aux pieds bien enracinés dans leur terroir. Et, si forte que soit cette impression de cohésion, elle échappe longtemps à toute rationalisation.

On passe ici sans coup férir du récit de la suite de coïncidences improbables qui relièrent la petite mélodie tristounette que fredonnait l’ara du peintre Jakob Emil Schindler au "Chant de la Terre" de son gendre, Gustav Mahler – réflexion sur le cheminement tortueux conduisant à la naissance d’une oeuvre – à une évocation pleine de vie des paysages du nord de la Suède.  On retrouve d’ailleurs Alma Schindler-Mahler un peu plus tard, sous la plume acérée de Thomas Mann. On rencontre au détour d’un chemin Lot et sa femme, métamorphosée en statue de sel, puis un peintre anonyme dans la Suède médiévale, si dévoué à son art qu’il se laissa consumer par ses exigences. Et on croise à plusieurs reprises un écrivain qui pourrait être – ou pas – Torgny Lindgren lui-même, aux prises avec ses doutes et ses interrogations lancinantes sur son métier: "Ecrire sur ceux qui sont encore vivants est impossible, tu le sais. Même écrire sur les morts reste terriblement difficile. On les sort de leur repos, on les revêt à nouveau de chair et de peau, on les oblige à revenir comme s’ils n’avaient pas droit à leur sommeil. C’est la raison pour laquelle, dans une correspondance aussi privée que celle-ci, on doit se demander: Quels droits ai-je vraiment quand j’écris ?" (p. 53)

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Gamla Huset, la vieille maison à Waldemarsudde (Cliché Fée Carabine)

Sans doute faut-il attendre l’ultime nouvelle, récit malicieux d’une escapade du prince Eugen Bernadotte loin de la cour de Stockholm et de sa propriété de Waldemarsudde pour enfin voir traduit en mots articulés le fil rouge évanescent qui relie entre eux les différents récits dont la suite forme "L’Arbre du Prince": "Tout art doit avoir un sens, dit le prince Eugen. Ce n’est pas à l’observateur d’inventer le sens, il doit être inclus dans l’oeuvre. Etre artiste, en fin de compte et fondamentalement, n’est rien d’autre que toute une vie de chasse aux sens, activité qui d’une certaine manière ressemble à la recherche du sens que l’on mène dans l’existence ordinaire, quoique d’une manière plus passionnée et plus intense. L’intention ultime est probablement d’augmenter la richesse du monde d’une conscience clairement formée de plus, d’une conscience qui a un nom. Et, ce faisant, l’artiste diminue ou limite sa propre précarité dans l’existence." (p. 197) Peut-on au fond, et en dépit des réserves, des doutes et du questionnement qui se sont fait jour au fil de ces nouvelles, rendre plus bel hommage au rôle de l’art et à ses rapports avec la vie?

Extrait:

"Le véritable motif du portrait de Mme Huot est constitué par la zone où le rideau vert suif de l’arrière-plan rencontre une lumière ocre-rouge indéfinissable, cette partie de la toile qui en fait ne représente rien et n’est tout simplement que de la couleur. Si on étudie très attentivement le tableau, on s’aperçoit même que la taille de l’ongle du pouce, où, sur le contour clair de l’un des pompons du rideau, une petite touche de jaune de chrome a été posée sur l’ocre-rouge." (p. 43)

D'autres livres de Torgny Lindgren, dans mon chapeau: "La Bible de Gustave Doré"

Et d'autres encore sur Lecture/Ecriture.


16 juin 2012

Où la distanciation l'emporte...

"Cherokee" de Jean Echenoz313VYTBYYTL__SL500_AA300_
3 étoiles

Les éditions de minuit, 1983, 247 pages, isbn 2707306533

"Un jour, un homme sortit d’un hangar. C’était un hangar vide, dans la banlieue est. C’était un homme grand, large, fort, avec une grosse tête inexpressive. C’était la fin du jour.
L’homme était vêtu d’un pull-over tricoté à la main, à rayures jaunes et rouges, sous un imperméable en feuille plastique souple, opaque, avec des côtes impressionnées imitant un tissage gabardine. Un petit chapeau de pluie s’étalait comme un petit poisson plat sur le sommet de son crâne. Il venait de dormir cinq heures d’affilée au fond du hangar, et maintenant il marchait en jetant de fréquents regards à gauche, à droite, derrière lui. Il se méfiait. Il avait volé la veille une somme importante, il craignait d’être reconnu, il ne voulait pas qu’on l’arrête; il ne voulait pas qu’on lui reprenne l’argent.” (p. 7)

 Comment prendre au sérieux un voleur qui se cavale avec un poisson plat sur le sommet du crâne? Cela commençait bien, et tout, dès le début de ce roman couronné par le prix Médicis en 1983, était dans la manière, le ton tout à la fois distancié et teinté d’une ironie légère. Faux polar qui ne se prend jamais au sérieux,  “Cherokee” distille un charme, une petite musique séduisant. Il y flotte dans l’air quelques standards de jazz. Et l’on y croise tour à tour des privés, un perroquet volé, un charmant dilettante, une femme fatale et un cousin malveillant... Mais las!, au fil de cette histoire aux détours aussi imprévisibles qu’invraisemblables, c’est la distanciation qui l’emporte. Sur la distance, le plaisir du jeu ne suffit pas à  retenir l’attention. Et l’on se déprend insensiblement de ce qui finit par s’imposer comme un exercice de style quelque peu stérile, fut-il mené avec un brio incontestable qui méritait sans doute bien un prix littéraire...

 Du même auteur, j’avais vraiment préféré “Ravel” où toute l’inventivité, la distanciation et le sens du jeu déjà présents dans “Cherokee” se trouvent mis au service d’une véritable histoire, et d’émotions plus vraies.

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06 juin 2012

Noir de noir, et d'en remettre une bonne couche!

"Sukkwan Island" de David Vann5189Ko9xNSL__SL500_AA300_
2 étoiles

 Audiolib, 1 CD MP3, lu par Thierry Janssen, isbn 9782356412386

 (traduit de l’Anglais par Laura Derajinski)

On a déjà tellement parlé de “Sukkwan Island” qu’il n’est certainement plus nécessaire de présenter ce livre, sinon brièvement. Un père et son fils partent donc s’installer dans une cabane, isolée sur une île perdue au large de l’Alaska. Les signaux d’alerte se multiplient d’entrée. Ça commence très mal. Ça se termine infiniment plus mal encore... Et "ça" s’est attiré un concert de louanges unanimes – ou presque – auquel je ne joindrai pas ma voix.

C’est que du début de la deuxième partie à la toute dernière phrase, je n’ai pas pu me défendre de l’impression lancinante que David Vann ne savait tout simplement plus comment continuer ni surtout conclure un roman qui nous avait offert jusque là une analyse fine encore que cruelle de la tension psychologique qui s’était instaurée entre le père et le fils. De ce moment de basculement entre la première et la deuxième partie du livre, on quitte ce qui était une dissection acérée et impitoyable des comportements et des âmes pour tout le gore et la noirceur d’une mauvaise série B, dans ce que le genre peut avoir de plus nauséeux. Du reste, il est bien difficile de croire au personnage du père car il en fait tant – pousser la sombre crétinerie à ce point-là, vraiment ? Et geignard à un point pas permis! - qu’il en devient impossible d’éprouver pour lui la plus petite trace de sympathie ou d’intérêt. Et plus encore, il m’est totalement impossible de croire, même une seconde, qu’une mère saine d’esprit et les deux pieds sur terre – ce qui semble bien être le cas de la mère de cette histoire – ait pu laisser son fils à peine adolescent s’embarquer dans une telle aventure en compagnie d’un ex-mari dont elle semble du reste avoir bien mesuré les défaillances. ÇA, non, franchement, je n’y crois pas une seule seconde!

Une mauvaise série B, je vous le disais, nauséeuse et invraisemblable. La deuxième partie de “Sukkwan Island” gâche irrémédiablement ce que la première pouvait avoir de qualités. Quant à la nature sauvage de ce Grand Nord américain qui était supposée à tout le moins servir de décor à ce roman, il n’en reste rien, disparue, noyée dans toute la noirceur et la sanie de cette sombre histoire: sombre histoire, oui, sombre comme l’on peut dire de son personnage principal qu’il est un sombre crétin. Et si je n’ai pas abandonné avant la fin ce livre que j’ai écouté lire - et non pas lu -, le mérite en revient sans aucun doute à l’interprétation sobre, et pour sa part irréprochable, de Thierry Janssen.

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26 mai 2012

La contingence des images

"Luc Tuymans", ouvrage collectif réalisé avec la participation de Luc Tuymans1702-3679-large
3 ½ étoiles

Phaidon, 2007, 260 pages, isbn 9780714897042 

(traduit de l'Anglais par Richard Crevier)

La collection que les éditions Phaidon consacrent aux artistes contemporains ambitionne de proposer des études approfondies où divers intervenants apportent chacun leur regard sur l'oeuvre envisagée, multipliant ainsi les approches et les perspectives. L'ouvrage qui y est réservé au peintre belge Luc Tuymans rassemble donc un entretien de l'artiste avec l'historien de l'art et critique Juan Vicente Aliaga, un essai d'Ulrich Loock, une méditation inspirée à Nancy Spector par le tableau intitulé Pillows, un texte littéraire choisi par Luc Tuymans – en l'occurence un extrait du roman Tchevengour d'Andreï Platonov – et enfin un dernier essai de la plume de Rudolf Reust.

Passionnant à certains égards, ce livre présente aussi les défauts que l'on pouvait en attendre. Point faible récurrent de tout ouvrage collectif, les différents intervenants s'y répètent à l'envi, et l'un obscurcit parfois comme à plaisir ce que l'autre avait su - à ce qu'il me semble - exposer clairement. Et faiblesse inévitable d'un livre consacré à un artiste toujours bien vivant et très actif, il était - dans une certaine mesure - dépassé presqu'avant de sortir de presse. Pour l'essentiel les textes repris ici sont en effet datés de 1996, à l'exception de celui titré "actualisation" sous la plume de Rudolf Reust, daté lui de 2003. Entretemps, Luc Tuymans a poursuivi son travail, les grands formats ont fait leur apparition dans une oeuvre qui ne leur avait jusqu'ici guère laissé de place, et de nouvelles thématiques – comme l'état social et politique des USA abordé notamment dans la série "Proper" – y ont pris de l'ampleur.

Mais, en dépit de ces réserves et par-delà les quelques informations attendues concernant la biographie de Luc Tuymans et les influences qu'il se reconnaît (le Greco ou encore Edward Hopper, auquel les tableaux de la série "Suspended" renvoient inéluctablement), ce livre a le mérite de mettre en lumière quelques lignes de force essentielles de son oeuvre. Une réflexion sur la mémoire – et sa défaîte inévitable – y trouve donc sa place au côté de celle suscitée par l'impossibilité de la peinture, l'impossibilité de faire encore quelque chose de neuf qui a conduit l'artiste à développer la notion de "faux authentique", en même temps qu'il s'attachait au caractère manuel d'un art qui est resté aussi un artisanat. Enfin - et ceci est peut-être plus particulier encore à l'oeuvre de Luc Tuymans -, l'importance du cinéma – une technique que l'artiste a pratiquée au début des années 1980 - y est également discutée. C'est en effet au cinéma que Luc Tuymans emprunte, non seulement son art du cadrage – et Dieu sait comme ses choix en la matière peuvent se révéler déstabilisant -, mais surtout l'idée de la contingence des images, ou en d'autres mots l'idée qu'une image tirée d'un film peut devenir inintelligible car privée de son contexte, idée d'où découle la grande importance que le peintre accorde aux titres de ses tableaux – au point d'affirmer de façon répétée que le titre, parce qu'il renvoie au contexte perdu et aux sources de l'image, est plus important que le tableau lui-même.

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Luc Tuymans, Pillows

Extrait:

"Elle alluma une cigarette et s'étendit sur le lit. Il venait de partir, comme d'habitude, se dépêchant avant que le soleil de fin d'après-midi ne projette des ombres dans la chambre. Une autre femme l'attendait pour le dîner – toujours à dix-huit heures. Ensuite les enfants faisaient leurs devoirs avant d'aller au lit. Elle en avait assez de ce discours. Elle soupira et croisa ses longues jambes. Le vernis à ongles sur ses orteils s'écaillait. Une ligne d'ecchymoses s'étendait le long de sa cuisse: de petites marques d'un bleu noirâtre de la taille de l'extrémité d'un doigt. Traces de passion ou de brutalité? Elle ne le savait plus et ça lui était égal. Une fois encore, elle se jura que c'était la dernière fois.
Le tableau de Luc Tuymans intitulé Pillows (Oreillers, 1994) sollicite l'élaboration de fictions de ce genre, peu importe lesquelles, même si toute présence humaine explicite en est absente. Cette image de coussins disposés côte à côte sur un lit double entre et sort du champ de vision à mesure que la peinture passe du tracé figuratif à l'abstraction chromatique. Lorsque le tableau se rassemble pour former une image reconnaissable, il excède sa fonction de nature morte et apparaît plutôt comme une mise en scène en attente d'une action théâtrale. Les légères pliures des oreillers évoquent un moment tout juste antérieur à la scène, alors que le lit était encore occupé. Un oeil cinématographique pourrait comparer cette image à un plan fixe, à un interlude coupant momentanément l'intrigue. Quelque chose vient de se passer et quelque chose passera de nouveau. Dans le monde d'ombres que décrit la vision de Tuymans, c'est dans l'espace muet entre de tels instants qu'il faut, semble-t-il, chercher le sens."

Nancy Spector, "La trace impardonnable", p. 96

Vous trouverez également, dans mon chapeau un billet consacré à la rétrospective Luc Tuymans du Palais de Beaux-Arts de Bruxelles: ici

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21 mai 2012

Vous avez dit "modernité"?

Greco1"El Greco und die Moderne",
Kunstpalast, Düsseldorf,
Jusqu'au 12 août 2012

Il semble bien que non seulement l'on n'en finisse pas de redécouvrir le maître tolédan, tombé dans l'oubli à sa mort en 1614, mais surtout que notre regard sur son oeuvre reste imprégné par la perception de ceux qui le tirèrent de ce purgatoire au tournant des XIXème et XXème siècles. L'exposition qui lui était consacrée à Bruxelles au printemps 2010, pendant la présidence espagnole de l'union européenne, faisait ainsi la part belle à la contribution du marquis de la Vega-Inclán, fondateur du musée Greco de Tolède. Autre lieu, autre sensibilité, l'exposition en cours au Kunstpalast de Düsseldorf revient plutôt sur l'influence que le Greco a pu exercer - grâce à deux grandes expositions organisées à Münich et, déjà, à Düsseldorf dans les années 1910-1912, sur le mouvement expressioniste allemand, et plus généralement sur des artistes qui perçurent immédiatement ce que ses silhouettes tourmentées, ses couleurs franches et ses paysages irréels avaient de résolument moderne.

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Domenikos Theotokopoulos dit le Greco, Saint-Luc peignant la Vierge, Musée Benaki, Athènes (source)

Une des lignes de force de l'exposition de Düsseldorf joue donc de la confrontation entre les tableaux du Greco et ceux de ses épigones du début du XXème siècle qui purent lui emprunter qui sa palette de couleurs, qui d'autre une composition, et qui d'autre encore la distorsion d'un corps. Et si ces oeuvres d'artistes - allemands pour la plupart - sont inégales, le moins que l'on puisse dire est que certaines - telles cette "Annonciation" d'Oscar Kokoschka, d'une violence presqu'insoutenable - ont de quoi frapper duralement l'esprit des visiteurs!

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Domenikos Theotokopoulos dit le Greco, L'ouverture du cinquième sceau, Metropolitan Museum, New York (source)

Mais c'est ailleurs que réside la vraie force de l'exposition du Kunstpalast: dans l'oeuvre du Greco elle-même que l'on peut redécouvrir ici dans toute son ampleur, des débuts à Candie, encore marqués par les codes de la peinture byzantine, aux ultimes chefs-d'oeuvre. Le Metropolitan Museum de New York (dont "L'ouverture du cinquième sceau" est sans conteste un des clous de l'exposition), la National Gallery de Londres ou la Pinacothèque de Munich ont en effet accepté de prêter pour l'occasion quelques uns de leurs plus beaux tableaux du peintre tolédan, qui non contents d'offrir une perspective bien plus large que celle de l'exposition bruxelloise, suffiraient largement à eux seuls à justifier le voyage jusque Düsseldorf...

Pour un compte-rendu (beaucoup) plus détaillé, voyez l'avis d'un porteur de lunettes rouges: ici

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16 mai 2012

L'art et la beauté

"L’Invention de la vérité" de Marta Morazzoni51KIaJCAQvL__SL500_AA300_
4 étoiles

Actes Sud, 2009, 152 pages, isbn 9782742783625

(traduit de l’Italien par Marguerite Pozzoli)

Deux fils s’entretissent au long de ce bref roman: je n’oserais dire deux récits tant l’un comme l’autre sont dépourvus de ce que l’on pourrait qualifier d’intrigue, bien plutôt l’évocation de deux moments éloignés dans le temps mais qui s’offrent l’un à l’autre comme un écho. La création de la tapisserie de Bayeux - broderie sur toile de lin dont l’histoire demeure à vrai dire incertaine mais que l’imaginaire populaire attribue le plus souvent à Mathilde, épouse de Guillaume le Conquérant, duchesse de Normandie et reine d’Angleterre – se pose ainsi en contrepoint de l’ultime visite de John Ruskin à Amiens et à sa cathédrale à laquelle il consacra l’un de ses ouvrages les plus célèbres.

Partant de cette volonté - qui fut peut-être commune aux commanditaires des deux chefs-d’oeuvre évoqués – d’atteindre à “une écriture lisible pour tous, et tous s’en approcheraient avec émotion, avec dévotion. Elle imaginait un livre universel indéfini, parfait, dont aucune langue ne fût exclue, auquel aucune oreille ne pût rester sourde.” (p. 13), Marta Morazzoni tisse plus d’une correspondance entre leurs deux époques, y nourrissant une réflexion subtile et délicate sur l’art, la création et la beauté, dans ce qu’elle a de plus ténu et de plus évanescent. Et c’est sans doute là, plus que dans la présence dans ces pages de John Ruskin que Marcel Proust admirait tant, qu’il faut trouver la source de cette envie tenace de me replonger dans “La Recherche” que j’éprouve depuis que j’ai tourné la dernière page de “L’Invention de la vérité”... Au cours du flux de ses longues phrases, Marta Morazzoni a su tisser son roman d’instants de grâce, des reflets d’une émotion brève et fragile, beauté en un temps suspendu où les fils de laine de la tapisserie de Bayeux et les dentelles de pierre de la cathédrale d’Amiens reprennent le rôle autrefois dévolu à “un petit pan de mur jaune”. Peut-on donc faire plus beau compliment au bref roman de Marta Morazzoni que d’y retrouver entre les lignes l’ombre de Proust ?

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La tapisserie de Bayeux (détail) (source)

 Extrait:

 "En contemplant la masse de la cathédrale, l’idée lui apparut, claire, naturelle, d’un temps de paix et de concorde, non pas un âge de l’or, qui induit toujours à la tentation d’une mauvaise richesse, mais un âge des étoffes, des toiles, des broderies, une époque paisible et patriarcale, comme depuis son adolescence, peuplée de femmes, d’une femme enfin, lui était-il arrivé de penser, dilatant au-delà des limites de sa maison l’expérience du monde. Ainsi, tout en s’attardant sur la place silencieuse et en suivant la boucle du fleuve au pied de la colline, il pouvait sans peine animer une mosaïque de silhouettes affairées, s’interpellant, pendant que derrière celles-ci, encore informes, se développait la première géométrie de l’église, la masse des murs extérieurs qui culminaient dans les poutres du bois de la voûte, sous lesquelles serait conservée la précieuse relique de la tête de saint Jean-Baptiste. C’était un monde purement imaginaire, auquel Amiens n’avait peut-être jamais correspondu, tout comme la Florence de Dante, que Ruskin idolâtrait, ou la Venise des doges, ou Dieu sait quel autre lieu en une époque idéale de bonne gouvernance ; si tant est qu’il ait jamais existé une bonne gouvernance." (pp. 106-107)

L'avis de Dominique

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09 mai 2012

Parfums de Madagascar (1)

Aux yeux de jais, de jade, si calme qu'on l'a dit folle, un sommeil de volcan, au zénith un silence, là, dans l'éclat du soleil à charrier l'eau des lits (cendre, sable et limon), à dresser le poil fou de la barbe et du sexe en soufflant, vêtue de son seul rire où d'autres joueraient des cils.

Ben Arès et Antoine Wauters, "Ali si on veut", Cheyne, 2010, p. 21

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06 mai 2012

Ni regret, ni souvenir

"Au pays des fainéants sublimes" de Jean-Marie Laclavetine41otJVp9c2L__SL500_AA300_
3 étoiles

Gallimard/Le sentiment géographique, 2011, 231 pages, isbn 9782070135387

Au moment de partir arpenter les sentiers de Touraine, en compagnie d’un écrivain bordelais de naissance, tourangeau d’adoption, l’on devait bien s’attendre à ce que la promenade tourne à l’hommage pour un terroir reconnu autant pour ses productions littéraires que viticoles. Et sans doute les esprits de François Rabelais et d’Honoré de Balzac ne sont-ils jamais bien loin au long de ce périple qui nous amènera aussi à croiser la route d’Henry James – qui réserva une part substancielle de son délicieux "Voyage en France" à la vallée de la Loire. Mais plus encore, c’est un certain art de vivre – une certaine douceur paresseuse – que Jean-Marie Laclavetine semble avoir voulu faire revivre au fil de pages tissées de visites chez ses amis, de clichés immortalisés par Jean-Luc, l’ami photographe et compagnon de voyage, ou de retours sur des sites chers à leur coeur à tous deux. C’est ce qui fait le charme de ce périple "au pays des fainéants sublimes". Et c’est aussi ce qui en fait les limites.

Du charme et de la douceur, ce livre en a à revendre, qui regorge de jolis moment piqués au vol, d’un pique-nique les pieds dans l’eau jusqu’à un irrésistible défilé de mode bovine. Et sa lecture ne laissera certainement ni amertume ni regret. Mais plusieurs jours après en avoir tourné la dernière page, j’en suis déjà à me demander s’il me laissera tout simplement quelque souvenir que ce soit, ou s’il s’en ira rejoindre la troupe de ces lectures certes agréables mais surtout anecdotiques et si vite oubliées? La douceur du Val de Loire ne méritait-elle pas de laisser une empreinte plus profonde? Et la plume de Jean-Marie Laclavetine ne pouvait-elle vraiment pas mieux lui rendre justice ?

Extrait:

"A Saché, nous y allons, oui, mais il serait dommage de ne pas profiter des haltes que nous suggère la fantaisie du paysage ou la rencontre d’un site particulier. Regardez ce creux que fait la route, là, avec à droite une échappée sur les prairies mouillées, à gauche un vallon où ruminent des vaches blanches. Elles portent avec élégance des manchons de boue jusqu’à mi-cuisseau, et nous toisent avec ce regard tendre et attristé qui fait fondre. Pour rejoindre un enclos un peu plus haut, elles doivent passer un petit ruisseau à gué, près de la route. Voilà typiquement le genre de scène qui intéresse Jean-Luc, et le crachin ne l’arrêtera pas. Il va falloir sortir de la voiture en évitant la chute dans un fossé humide, puis tenir en grelottant un parapluie au-dessus du 6x6 Hasselblad qui, contrairement aux êtres humains, mérite d’être soigneusement protégé des intempéries. Je râlerais bien en peu, mais en vérité ce défilé de mode bovine me réjouit." (pp. 133-134)

Jean-Marie Laclavetine était l'auteur des mois d'octobre et novembre 2011 sur Lecture/Ecriture

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02 mai 2012

Une langue commune?

"Les langues paternelles", dans une mise en scène d'Antoine Laubin,
avec Hervé Piron, Vincent Sornaga et Renaud Van Camp

Grand Manège, Namur, le 28 avril 2012

Parce qu'il apprend la mort de son père le jour-même où il avait emmené ses enfants visiter le futuroscope de Poitiers, l'esprit de David part en vrille entre règlement de comptes et réflexion sur la filiation et la paternité. C'est que le paternel défunt n'était pas un cadeau, qui avait fuit le domicile familial où il revenait pourtant souvent, prendre un repas à défaut d'autre chose... Et c'est que les enfants non plus ne sont pas faciles tous les jours, avec cette irritante manie de ne pas lâcher une question avant d'y avoir reçu une réponse satisfaisante.

L'art difficile d'être fils et père aurait pu sans doute se parer de tous les attraits d'une expérience universelle. Mais il n'en est rien ici, tant les langues paternelles restent au niveau étroit d'un individu, David Serge (alias Daniel Schneidermann) dont Antoine Laubin et Thomas Depryck adaptaient le roman éponyme. Ni l'inventivité de la mise en scène, ni l'engagement sincère des trois comédiens n'y changeront rien: au piège de l'incommunicabilité dont elles faisaient leur pain béni, ces "langues paternelles" n'offriront qu'une conclusion en demi-teintes à une saison théâtrale qu'auront marquée avant tout la poésie comme miraculeuse du "Kiss and cry" de Jaco Van Dormael et Michèle-Anne De Mey, et une magnifique interprétation de "Soudain, l'été dernier" portée par une frémissante Magali Pinglault.

Présentation du spectacle sur le site du Théâtre Royal de Namur

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01 janvier 2012

Un flot de sensations

"Ali si on veut" de Ben Arès et Antoine Wauters41Pm-sseAGL__SL500_AA300_
5 étoiles

Cheyne, 2010, 61 pages, isbn 9782841161560

Rien, vraiment, ne peut préparer le lecteur à ce qui l’attend sous la couverture de ce mince volume: une immersion dans une atmosphère tropicale – quelques détails, pour peu qu’on s’y attache, pointent vers Madagascar -, un flot de sensations, de saveurs, de parfums, la main caressant le fil du bois, la chaleur de la pierre, l’oeil noyé de couleurs. Et d’un bref poème, d’un fragment à l’autre, un guide, si l’on veut, Ali qui s’y dissout, affleure, émerge au fil d’un parcours qui défie tout résumé, a fortiori toute rationalisation.

C’est la vie qui fuse dans ces pages. C’est la vie qui bat, pulse, jaillit de la décomposition même, de l’humus, de la végétation morte. C’est la vie qui s’écoule et qui brûle, et qui ne se laisse pas réduire, à rien. Ça se dévore d’un trait. Ça vous submerge. Ça se savoure, aussi, par petites bouchées picorées au hasard. C’est flamboyant, irrésistible. Et magnifique.

Extrait:

"Ne sait plus qui, ni quoi, ne scrute, ne cherche plus. De babil à babil, en toute cécité. Sans propriétés fixes, Ali, sans valeurs de soi fichées en terre, figées en dur mais les cycles, les mouvances en son sein, qui affleurent, les fondations de l’obscur, du poème.

Si l’instant s’étend, se prélasse; s’il se bouche, se rapetisse; s’il est fugace, esquive, se confond avec lui. Rouge, jaune, orange sous les gris de saison, sous la cendre. La pourriture, la vie grouillante dans l’humus, le corps portant. Ne pipe mot, écoute les mues si les mots manquent."
(pp. 44-45) 

Un autre extrait, dans mon chapeau: ici

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